L’opération avait été enregistrée sur la base d’une procuration signée au nom d’André.

Or, à la date indiquée sur le document, André était déjà mort.

Le notaire resta prudent.

— Cela ne suffit pas à établir qui a produit cette procuration ni dans quelles circonstances. Nous allons devoir examiner l’original, les registres et les instructions reçues à l’époque.

Mathieu regarda son frère.

— Tu comprends maintenant pourquoi je t’ai demandé de ne pas aller chez maman ?

Julien acquiesça.

Il ne savait toujours pas si sa mère avait organisé le transfert, si quelqu’un avait abusé de sa confiance ou si d’autres personnes étaient impliquées. Mais il savait que les faits méritaient d’être examinés sérieusement.

Et, pour la première fois depuis des années, il comprenait que son rêve de garage n’avait peut-être jamais été aussi inaccessible qu’on le lui avait fait croire.

Hélène finit par les appeler tous les deux.

Elle leur donna rendez-vous chez elle le soir même.

Quand Julien entra dans le salon, sa mère comprit immédiatement qu’il savait quelque chose.

La lettre était posée sur la table basse.

Hélène pâlit.

— Où as-tu trouvé ça ?

— Dans le coffret de papa.

Elle tendit la main vers le document.

Julien le récupéra avant qu’elle ne puisse le toucher.

— Tu savais qu’il nous avait laissé un capital ?

Hélène s’assit lentement.

— Ton père avait pris des décisions que je ne comprenais pas toujours.

— Ce n’est pas une réponse.

Elle se mit à pleurer.

— Après sa mort, j’ai dû gérer beaucoup de choses. Les factures, les dettes, les papiers…

— Alors montre-nous les relevés.

Hélène secoua la tête.

— Ce n’est pas aussi simple.

Mathieu posa sur la table la copie de la procuration.

— Pourquoi des parts ont-elles été transférées après la mort de papa avec une signature qui lui est attribuée ?

Hélène fixa le document.

Ses lèvres tremblèrent.

— Je ne savais pas que cette procuration existait.

— Tu viens de dire que tu ne comprenais pas toutes les décisions de papa. Maintenant, tu dis que tu ne connais pas ce document. Maman, nous avons besoin de la vérité.

Elle se couvrit le visage.

Pendant longtemps, elle ne parla pas.

Puis elle murmura :

— Ce n’est pas moi qui ai préparé cette procuration.

Julien sentit son cœur battre plus vite.

— Qui alors ?

Hélène releva les yeux.

— Ton oncle, Gérard. Il avait aidé ton père à gérer les locaux. Après la mort d’André, il m’a dit que les parts devaient être transférées pour régler une dette ancienne. Il m’a assuré que tout était légal.

— Et tu l’as cru ?

— Je voulais le croire. J’étais seule, je ne comprenais pas les documents, et il m’a dit que si je refusais de signer les papiers nécessaires, nous risquions de perdre la maison.

— Mais tu savais qu’il y avait un capital destiné à nous aider.

Hélène baissa la tête.

— Oui.

Ces deux lettres — oui — furent plus douloureuses que toutes ses tentatives d’explication.

— Tu savais que je travaillais jour et nuit pour ouvrir mon garage, reprit Julien. Tu m’as vu refuser des vacances, prendre des heures supplémentaires, reporter mes projets. Et tu m’as laissé croire que papa ne nous avait rien laissé.

— Je pensais que l’argent avait été perdu !

— Tu pensais, ou tu ne voulais pas vérifier ?

Hélène se mit à sangloter.

Elle finit par avouer qu’après la mort d’André, Gérard l’avait convaincue de signer plusieurs documents. Une partie de l’argent avait servi à rembourser des dépenses familiales, mais elle ne pouvait pas expliquer précisément le reste. Elle avait conservé certains courriers, puis les avait rangés sans chercher à comprendre les opérations suivantes.

Elle avait également gardé le silence parce qu’elle craignait que ses fils ne découvrent qu’elle avait accepté des décisions sans en vérifier les conséquences.

— Je ne voulais pas vous faire de mal, dit-elle.

Julien la regarda avec une profonde tristesse.

— Tu as préféré nous laisser vivre dans l’ignorance plutôt que de reconnaître que tu avais peut-être commis une erreur.

— Je suis ta mère.

— Et je suis ton fils. Ça ne veut pas dire que je dois accepter tous tes choix sans poser de questions.

Il marqua une pause.

— Et Claire n’a rien à voir avec tout ça.

Hélène essuya ses joues.

— Je voulais seulement te protéger. Tu as travaillé toute ta vie pour ce garage. Je ne voulais pas que tu abandonnes ton rêve pour une femme que tu connais depuis quelques mois.

— Tu lui as demandé de partir pour protéger un rêve dont tu m’avais caché une partie de la vérité.

Elle ne répondit pas.