Camille ne répondit pas aux cris de Monique.

Elle recula de quelques pas, prit son téléphone et composa le numéro de son avocate. Sa joue lui faisait toujours mal, mais ce n’était plus la douleur qui occupait ses pensées. C’était le visage de Julien lorsqu’il avait vu sa mère la frapper : non pas de la surprise, ni même de l’indignation, mais cette peur fugitive qui avait traversé ses yeux lorsqu’elle avait mentionné les comptes.

Quelque chose clochait.

— Qu’est-ce que tu fais ? lança Julien en se relevant.

— Je demande conseil.

— Pour quoi faire ? Tu as frappé ma mère !

Camille le regarda.

— Et elle m’a frappée la première. Si tu veux raconter cette histoire, raconte-la en entier.

Monique avait sorti son téléphone et menaçait déjà d’appeler la police. Camille ne chercha pas à l’en empêcher. Elle expliqua calmement à son avocate ce qui venait de se passer, puis lui demanda comment préserver les preuves et protéger ses intérêts.

Son avocate lui conseilla de photographier les marques visibles, de conserver les messages et de noter les circonstances de l’incident. Si elle se sentait en danger, elle devait quitter les lieux et demander de l’aide. Pour les finances, il fallait éviter toute réaction précipitée : conserver les relevés auxquels elle avait légitimement accès, sécuriser ses comptes personnels et ne pas déplacer de fonds communs sans conseil approprié.

Camille suivit ces recommandations.

Elle ne voulait pas que cette affaire se transforme en une bataille de versions contradictoires. Elle voulait que les faits soient établis.

Quand elle raccrocha, Monique avait cessé de crier. Elle observait sa belle-fille avec une méfiance nouvelle.

— Tu crois vraiment que tu peux me faire peur avec ton avocate ?

— Non, répondit Camille. Je crois simplement que tu ne peux pas me frapper et exiger ensuite que je fasse comme si rien ne s’était passé.

Julien s’interposa.

— Ça suffit, toutes les deux. Maman, rentre chez toi. Camille, calme-toi.

Camille eut un petit rire sans joie.

— Tu viens de lui demander de rentrer chez elle. Pas de s’excuser.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je la jette dehors ?

— Je veux que tu reconnaisses ce qui vient de se passer. Et je veux comprendre pourquoi tu as eu peur quand j’ai pris mon téléphone.

Le visage de Julien se ferma.

— Tu te fais des idées.

Camille ne répondit pas.

Elle avait appris une chose au cours de ses années dans la conformité financière : lorsqu’une explication arrive trop vite, il vaut mieux examiner les documents avant de la croire.

Ce soir-là, elle dormit chez une amie. Elle emporta ses papiers personnels, son ordinateur et les clés de sa maison. Julien ne tenta pas de la retenir. Il lui envoya seulement un message :

« Maman est très choquée. Tu devrais lui présenter des excuses. On parlera quand tu seras calmée. »

Camille conserva le message.

Puis elle ouvrit son ordinateur.

Le nom « JM Conseil » apparut dans l’historique des opérations du compte commun.

Cette fois, elle ne passa pas à autre chose.

Le lendemain matin, Camille demanda à sa banque les relevés détaillés du compte joint pour les quatre dernières années.

Elle connaissait les règles de confidentialité et savait qu’elle ne pouvait consulter que les comptes auxquels elle avait légitimement accès. Elle ne chercha donc pas à entrer dans les espaces personnels de Julien. Elle se concentra sur les opérations du foyer, les virements qu’ils avaient effectués ensemble et les justificatifs conservés dans leur dossier familial.

À 10 h 42, elle reçut les premiers relevés.

Elle commença par les virements portant la mention « JM Conseil ».

Le premier remontait à quatre ans.

Montant : 1 500 euros.

Le deuxième avait été effectué le mois suivant. Puis un autre. Et encore un autre.

Au début, les versements étaient irréguliers. Ensuite, ils revenaient presque chaque mois, parfois pour des montants plus importants.

Camille ouvrit un tableau et classa les opérations par date. Au bout d’une heure, elle avait identifié plus de quarante virements vers cette société.

Elle consulta les informations publiques disponibles sur l’entreprise.

JM Conseil était une société créée par Julien trois ans auparavant.

Camille resta longtemps devant l’écran.

Julien lui avait parlé d’une activité de conseil qu’il envisageait de lancer, mais il avait toujours prétendu l’avoir abandonnée faute de temps. Il ne lui avait jamais dit que la société était active, ni qu’une partie de leur argent y était régulièrement transférée.

Elle poursuivit ses vérifications.

Plusieurs virements de 1 500 euros vers JM Conseil avaient été effectués dans les deux jours suivant les versements que Camille adressait à Monique. D’autres étaient intervenus à des dates différentes. Les montants ne correspondaient pas toujours exactement, mais une récurrence apparaissait.

Elle imprima les relevés.