Oui. J’aurais mis ce billet de côté pour opérer. Pas parce que la trahison de Thomas était moins importante que la vie de Julien, mais parce qu’au bloc, je savais encore distinguer ma douleur de mon devoir. Ce que j’ignorais, c’est qu’en sauvant l’homme que j’avais aimé seize ans auparavant, j’allais découvrir que mon mariage reposait peut-être sur un mensonge bien plus ancien que l’infidélité de mon mari.
Le dossier que personne ne voulait me montrer
L’intervention dura près de quatre heures.
Julien présentait un hématome intracrânien important. Nous avons évacué le sang accumulé et réduit la pression qui menaçait son cerveau. À plusieurs reprises, les constantes se sont dégradées, mais nous avons réussi à les stabiliser.
Lorsque j’ai enfin quitté le bloc, mes jambes tremblaient de fatigue.
Julie m’attendait dans le couloir.
— Il est vivant ? demanda-t-elle.
Je l’ai regardée. Son inquiétude paraissait sincère, mais je ne pouvais plus savoir ce que je devais croire.
— Il est en soins intensifs. Les prochaines vingt-quatre heures seront déterminantes.
Elle a baissé les yeux.
— Claire, je peux tout expliquer.
— Pas maintenant.
— Thomas m’avait dit que vous étiez au courant.
Je me suis immobilisée.
— Au courant de quoi ?
Elle a ouvert la bouche, puis l’a refermée. Une infirmière est passée entre nous avec un chariot. Julie s’est reculée contre le mur.
— Je n’aurais jamais dû accepter, murmura-t-elle.
— Accepter quoi, Julie ?
Elle a commencé à pleurer.
Je n’ai pas insisté. J’étais trop épuisée pour obtenir une vérité arrachée dans un couloir, et j’avais besoin de consulter le dossier de Julien.
Son identité était confirmée. Il travaillait comme ingénieur indépendant dans la sécurité des chantiers. Il n’avait pas de famille proche répertoriée comme personne à prévenir. En revanche, un numéro figurait sur sa fiche d’admission, ajouté par les secours : celui d’un certain Marc Delmas.
Ce nom m’était familier.
Marc avait été l’associé de mon père dans une petite entreprise de construction, avant que celle-ci ne soit vendue, peu après le décès de mon père. C’était également lui qui avait présenté Thomas à ma famille.
J’ai appelé le service administratif pour demander si Marc avait été informé de l’accident. On m’a répondu qu’il était déjà en route.
Je me suis assise dans le bureau de garde.
Seize ans plus tôt, Julien avait disparu de ma vie sans explication. J’avais passé des semaines à essayer de comprendre. J’avais écrit à ses parents, téléphoné à ses amis, cherché son nom dans les annuaires. Rien.
Puis Thomas était arrivé, avec sa patience et ses paroles rassurantes.
Il m’avait aidée à croire que j’avais le droit de recommencer.
Et maintenant, Julien était revenu dans mon existence après une collision suspecte, avec le même petit bateau accroché à son trousseau, tandis qu’un mot d’amour clandestin pour mon interne reposait dans mon casier.
Je me suis demandé si j’avais réellement connu mon mari.
La première vérité de Julie
En fin d’après-midi, Julie est entrée dans mon bureau. Elle avait retiré sa blouse.
— Je ne vous demande pas de me pardonner, dit-elle. Mais vous devez savoir ce qui se passe.
Je lui ai désigné une chaise.
Elle est restée debout.
— Thomas et moi sommes ensemble depuis sept mois.
La phrase m’a fait l’effet d’un coup au ventre, même si je m’y attendais.
— Sept mois, ai-je répété.
— Au début, il m’a dit que votre mariage était terminé depuis longtemps. Que vous viviez comme des étrangers. Il disait que vous ne vouliez plus de vie de couple, que vous ne supportiez plus qu’il vous touche…
Elle s’est interrompue.
— Je ne vous demande pas de croire mes excuses. Je vous raconte ce qu’il m’a dit.
— Et tu as trouvé normal de venir chez moi ? De me consoler quand j’étais mal après mes traitements, puis de retrouver mon mari en cachette ?
Elle a éclaté en sanglots.
— Non. Je me suis raconté que j’étais différente des autres. Que j’étais la personne qui le comprenait vraiment. Je sais maintenant à quel point c’était lâche.
J’ai regardé la porte. J’avais envie de la faire sortir, mais une question me retenait.
— Pourquoi Julien ?
Julie a essuyé ses joues.
— Thomas a découvert qu’il travaillait sur un dossier concernant une ancienne entreprise de construction. Il m’a demandé de l’aider à récupérer des informations sur vous.
— Quelles informations ?
— Vos horaires, les noms des personnes que vous receviez, les documents que vous conserviez chez vous. Il disait qu’il s’agissait d’une affaire familiale et qu’il avait besoin de savoir si vous risquiez de vous retrouver impliquée.
J’ai senti mes mains se crisper.
— Et tu l’as fait ?
Elle a hoché la tête.