Le document qui allait faire tomber Julien

Claire fixa le message posé sur son lit d’hôpital.

« Claire est dans l’aile ouest. Faites sortir les autres. Vous pouvez commencer. »

Elle le relut une fois. Puis deux.

Chaque lecture faisait naître une nouvelle question, plus terrible que la précédente.

Qui avait envoyé ce message ? Que signifiait exactement « vous pouvez commencer » ? Et surtout, Julien savait-il que sa femme se trouvait dans cette partie du bâtiment au moment où la structure allait céder ?

La commandante Sophie Laurent observa son visage.

— Madame, je sais que vous êtes épuisée. Mais j’ai besoin que vous me disiez si vous reconnaissez ce numéro.

Claire secoua lentement la tête.

— Non. En revanche, je reconnais le vocabulaire. C’est celui qu’utilisait Marc Delmas pour parler des opérations sur les chantiers. Il disait toujours « commencer » quand il donnait le feu vert à une équipe.

— Et votre mari ?

Claire détourna les yeux vers la fenêtre.

— Julien ne disait jamais « feu vert ». Il disait : « On ne va pas perdre d’argent pour des détails. »

Elle se tut, puis ajouta :

— Il appelait les fissures des détails. Les alarmes, des détails. Les rapports de sécurité, des formalités.

La commandante referma le dossier.

— Nous avons retrouvé le téléphone professionnel de Marc Delmas dans un véhicule abandonné près de la route d’accès. Il a été endommagé par l’eau, mais les techniciens tentent d’en extraire les données. Quant à votre mari, il affirme qu’il n’était pas au courant du danger.

Claire eut un rire bref, sans joie.

— Bien sûr. Il n’est jamais au courant de rien quand les conséquences arrivent.

Pourtant, une chose la troublait davantage que les mensonges habituels de Julien : ses vingt-trois appels après le drame. Il ne lui avait pas demandé si elle pouvait marcher. Il ne lui avait pas demandé si elle souffrait. Dans plusieurs messages, il parlait des dossiers de la société.

Pourquoi un homme qui croyait sa femme morte aurait-il peur qu’elle parle de factures ?

La réponse se trouvait peut-être dans le document que son avocate avait conservé.

 

Le lendemain matin, malgré la douleur qui lui traversait la jambe, Claire demanda à consulter son dossier sécurisé. Son avocate, Maître Élodie Perrin, arriva à l’hôpital avec un ordinateur portable et une chemise cartonnée.

— J’ai quelque chose que vous devez voir, annonça-t-elle.

Elle sortit trois documents.

Le premier était le rapport structurel original de l’hôtel. Le deuxième était la version modifiée qui avait autorisé la poursuite de l’exploitation. Le troisième était un contrat de sous-traitance signé six mois plus tôt.

Claire parcourut les pages, puis s’arrêta net.

— Cette signature…

— Celle de Julien, confirma son avocate.

Le contrat attribuait à une société inconnue la mission de renforcer les poutres de l’aile ouest. Montant : 212 000 euros.

Mais l’adresse de cette société correspondait à une simple boîte aux lettres dans un centre d’affaires. Son gérant officiel était un homme qui avait cessé toute activité professionnelle depuis plusieurs années.

Et le compte bancaire bénéficiaire des paiements était lié à une société enregistrée au nom d’un proche de Marc Delmas.

— Les travaux n’ont jamais été réalisés, murmura Claire.

— C’est ce que semblent indiquer les premiers éléments, répondit Maître Perrin. Mais il faudra que les enquêteurs le démontrent.

Claire passa au second document. Une annotation manuscrite apparaissait dans la marge du rapport original :

« Ne pas transmettre au client avant validation de Julien. »

En dessous, une autre phrase, écrite d’une écriture différente :

« La fermeture entraînerait une perte d’exploitation majeure. Trouver une solution. »

Claire sentit ses doigts se crisper sur le papier.

— Ils savaient que l’aile était dangereuse.

— Le rapport établit que le risque avait été signalé, répondit prudemment son avocate. Il ne prouve pas, à lui seul, que Julien connaissait l’heure ou les circonstances exactes de l’effondrement. C’est précisément ce que l’enquête doit déterminer.

Claire hocha la tête. Elle ne voulait pas que sa colère remplace les preuves. Pendant onze ans, elle avait appris à distinguer une hypothèse d’un fait. Elle n’allait pas abandonner cette rigueur maintenant, même si l’homme au centre de l’affaire portait encore son alliance.

Puis elle remarqua une dernière page, glissée derrière le contrat.

C’était un avenant à une assurance-vie.

Le bénéficiaire en cas de décès de Claire n’était pas Julien.

C’était une société patrimoniale dont Julien détenait une partie des parts.

La date de modification remontait à trois semaines.

— Je n’ai jamais signé ça, dit-elle.

Maître Perrin compara la signature avec celle figurant sur d’autres documents.

— Nous allons faire vérifier l’authenticité. Ne touchez plus à cette page. Je vais transmettre une copie aux enquêteurs et préserver l’original.

Claire resta silencieuse.