— Que signifie « le reste » ? demanda Claire lors de son entretien avec la commandante.
— Nous ne le savons pas encore. Marc n’a pas été retrouvé. Nous devons également vérifier les horaires, les métadonnées et l’authenticité de chaque message.
— Et l’assurance ?
— Nous avons saisi les documents. Une expertise déterminera si votre signature a été falsifiée et si le contrat a été établi dans des conditions régulières.
Claire ferma les yeux un instant.
Elle avait espéré qu’une explication, même terrible, rendrait les événements compréhensibles. Mais chaque nouvelle preuve ouvrait une porte sur une pièce plus sombre.
Elle ne savait toujours pas si Julien avait voulu sa mort.
En revanche, elle savait qu’il avait préféré préserver ses intérêts plutôt que de rester auprès d’elle lorsque sa vie était en danger.
Et cela suffisait déjà à détruire leur mariage.
Une semaine plus tard, Marc Delmas fut retrouvé dans un petit hôtel près de Chambéry. Il n’avait pas fui à l’étranger, comme les enquêteurs le craignaient. Il avait simplement changé de téléphone et attendu que la tempête médiatique se calme.
Lors de sa première audition, il nia toute responsabilité dans l’effondrement.
Puis les enquêteurs lui présentèrent les factures, les virements et les messages récupérés.
Son assurance se fissura.
Il reconnut que les travaux de renforcement n’avaient jamais été achevés. Il affirma que Julien avait insisté pour maintenir l’hôtel ouvert malgré les réserves techniques. Il admit également avoir modifié certains documents pour éviter une inspection qui aurait entraîné la fermeture du bâtiment.
Mais il nia avoir organisé la catastrophe.
— Je voulais récupérer les dossiers avant le contrôle, déclara-t-il. C’est tout. Je n’ai jamais demandé que quelqu’un soit blessé.
— Pourquoi avoir écrit « faites sortir les autres » ? demanda l’enquêtrice.
Marc baissa la tête.
Il expliqua qu’il avait envoyé une équipe récupérer des archives dans l’aile ouest et qu’il pensait pouvoir les faire sortir avant l’aggravation des conditions météorologiques. Il affirma avoir appris trop tard que Claire se trouvait encore dans cette partie de l’hôtel.
Les enquêteurs ne considérèrent pas ses déclarations comme une vérité établie. Elles devaient être confrontées aux autres preuves, notamment aux échanges avec Julien.
Mais une information nouvelle bouleversa l’enquête.
Marc révéla que Julien avait demandé, plusieurs jours auparavant, une copie des documents d’assurance de Claire.
— Il m’a dit que c’était pour protéger les biens du couple, expliqua-t-il. Je n’ai pas trouvé ça étrange. Je savais qu’ils avaient des placements ensemble.
— Et l’avenant qui désigne la société patrimoniale comme bénéficiaire ?
Marc pâlit.
— Je ne savais pas qu’il avait fait ça.
Il ajouta ensuite une phrase qui changea la direction de l’enquête :
— Ce n’est pas moi qui ai envoyé le message disant que Claire était dans l’aile ouest. C’est Julien. Il l’a envoyé depuis son ordinateur du bureau.
Lorsque Claire apprit cette nouvelle, elle resta longtemps sans parler.
Le message avait été envoyé depuis l’entreprise de son mari, dix-huit minutes avant la catastrophe. Il avait signalé sa présence. Il avait demandé aux autres de sortir. Et il avait ensuite pris les deux dernières places de l’hélicoptère avec Camille.
Tout cela ne démontrait pas encore, à lui seul, qu’il avait planifié l’effondrement. Mais le faisceau d’indices devenait impossible à ignorer.
La commandante Laurent vint la voir le lendemain.
— Nous allons devoir approfondir le rôle de votre mari. Nous avons demandé l’exploitation de ses appareils et de ses comptes professionnels. Il sera convoqué de nouveau.
— Pensez-vous qu’il savait que l’aile allait s’effondrer ?
La commandante prit le temps de répondre.
— Nous avons des éléments qui suggèrent qu’il connaissait les risques structurels. Nous cherchons à établir ce qu’il savait précisément, à quel moment et dans quel but il a envoyé ce message. Je ne veux pas vous donner une certitude que les preuves ne permettent pas encore d’affirmer.
Claire apprécia cette réponse. Elle ne voulait plus de promesses, de demi-vérités ni de mots choisis pour l’endormir.
— Et Camille ?
— Elle a accepté de témoigner. Elle affirme que Julien lui avait dit que vous seriez évacuée par une autre équipe. Nous devons vérifier cette version. Elle reconnaît cependant leur relation et les messages échangés avant l’évacuation.
Claire détourna le regard.
La trahison amoureuse lui faisait moins mal qu’elle ne l’aurait cru. Ce qui la blessait profondément, c’était d’avoir partagé son existence avec un homme qui semblait capable de calculer les risques pour tout le monde, sauf pour elle.
Trois mois après l’effondrement, Claire quitta enfin le centre de rééducation avec une canne et une longue cicatrice le long de la jambe droite.
Elle ne marchait pas encore sans douleur. Elle ne dormait pas toujours toute la nuit. Le bruit des pales d’un hélicoptère suffisait parfois à faire revenir la poussière, les gravats et la voix de Julien.