Trois semaines plus tôt, Julien lui avait apporté une pile de documents en prétendant qu’il s’agissait d’une simple mise à jour administrative liée à leur appartement. Elle avait refusé de signer sur-le-champ, expliquant qu’elle voulait d’abord les lire.
Il s’était fâché.
« Tu ne me fais donc plus confiance ? Après huit ans ? »
Elle avait rangé les papiers dans son bureau.
Elle se souvenait maintenant de son regard lorsqu’il avait constaté, le lendemain, que les pages n’étaient plus sur la table.
Il avait prétendu les avoir jetées.
Deux jours plus tard, Julien se présenta à l’hôpital.
Il portait un manteau sombre, une chemise impeccable et l’expression contrite d’un homme venu accomplir un devoir pénible. Dans ses mains, il tenait un bouquet de lys blancs.
Claire sentit son estomac se nouer.
— Tu devrais te reposer, dit-il en s’approchant du lit. Tu as eu tellement de chance.
Elle regarda les fleurs.
— Tu les as choisies toi-même ?
Il parut surpris.
— Quoi ?
— Les fleurs. Tu les as choisies toi-même, ou Camille t’a aidé ?
Son visage se durcit une fraction de seconde avant de retrouver son masque.
— Claire, je sais que tu es bouleversée. Ce qui s’est passé est terrible. Mais je ne pouvais pas rester là-bas. L’hélicoptère ne pouvait prendre que deux personnes.
— Il y avait deux personnes à évacuer, ou deux personnes que tu voulais sauver ?
Julien posa les fleurs sur la table.
— Camille paniquait. Elle n’aurait pas survécu à une minute de plus dans cet état.
— Et moi ?
Il ne répondit pas.
— J’avais une poutre sur la jambe, Julien. Je t’ai appelé par ton prénom. Je t’ai dit que je ne sentais plus mon pied. Tu m’as regardée et tu es parti.
— Les secouristes m’ont assuré qu’une autre équipe arrivait.
— Tu as dit que je ne m’en sortirais pas.
Cette fois, son visage changea.
Claire vit la peur derrière son irritation.
— Qui t’a raconté ça ?
— Tu l’as dit devant les secouristes. Et devant moi.
Il s’assit, passa une main sur son front, puis se pencha vers elle.
— Écoute-moi bien. Les journalistes commencent à appeler. La gendarmerie pose des questions absurdes. Marc a disparu, et tout le monde cherche un responsable. Nous devons nous protéger.
— Nous ?
— Notre entreprise. Notre avenir. Tout ce que nous avons construit.
Claire le regarda longuement.
— Tu veux dire tout ce que tu as construit avec mon silence.
Il se redressa brusquement.
— Fais attention à ce que tu racontes. Tu ne comprends pas les enjeux financiers. Si les comptes sont examinés, des dizaines d’employés risquent de perdre leur travail.
— Alors pourquoi as-tu peur que je parle des comptes ?
Il resta immobile.
Elle poursuivit, la voix calme :
— Tu n’es pas venu savoir si j’allais remarcher. Tu n’as même pas demandé ce que les médecins avaient dit. Tu es venu vérifier ce que je savais.
— Tu es ma femme.
— C’est justement pour cela que je t’ai fait confiance.
Il saisit sa main. Claire la retira aussitôt.
— Nous pouvons encore régler tout ça entre nous, murmura-t-il. Tu n’as pas besoin de transformer une catastrophe en guerre.
— Une catastrophe est un événement. Un mensonge est un choix.
Julien se leva.
— Tu vas le regretter.
Il avait prononcé ces mots à voix basse, mais ils n’échappèrent pas à l’infirmière qui venait d’entrer.
— Monsieur, vous devez sortir. Votre femme a besoin de repos.
Julien récupéra son manteau. Avant de franchir la porte, il se retourna.
— Tu ne sais pas qui tu affrontes.
Claire attendit que la porte se referme.
Puis elle demanda à l’infirmière de prévenir la commandante Laurent.
Le soir même, un appel de la gendarmerie apporta un premier élément décisif.
Les techniciens avaient récupéré une partie des messages supprimés sur le téléphone de Marc Delmas.
L’un d’eux, envoyé la veille de l’effondrement, mentionnait le rapport structurel et les sommes versées à la société fictive.
Un autre, envoyé le matin du drame, disait :
« Si elle découvre l’original, elle parlera. Il faut que les documents disparaissent avant l’arrivée des contrôleurs. »
Le nom de Claire n’apparaissait pas dans ce message.
Mais, quelques minutes plus tard, Marc avait écrit à Julien :
« Elle est déjà sur place. Tu m’avais dit qu’elle ne viendrait pas aujourd’hui. »
Julien avait répondu :
« Occupe-toi du reste. Je gère Claire. »
Claire relut la transcription que la commandante lui avait transmise. Ces mots ne prouvaient pas encore qu’un effondrement avait été organisé. Ils démontraient toutefois que Julien savait que sa femme était présente et qu’il échangeait avec Marc au sujet de quelque chose qu’ils voulaient dissimuler.