— L’homme disait que tu ne reviendrais jamais. Il disait que si je posais trop de questions, on m’enverrait dans un autre endroit.
Élodie porta une main à sa bouche.
— Mon Dieu…
La policière poursuivit avec prudence.
— Est-ce que tu pouvais téléphoner à quelqu’un ?
Lucie secoua la tête.
— Non. On gardait mon téléphone. Et je n’allais pas à l’école normale. Il y avait une dame qui venait me faire travailler dans la maison.
Elle serra plus fort la couverture.
— Je pensais que maman m’avait abandonnée.
Claire prit ses mains.
— Jamais, Lucie. Jamais je ne t’aurais abandonnée.
La jeune fille éclata en sanglots.
— Alors pourquoi papa m’a dit que tu ne voulais plus de moi ?
Cette question transperça Claire plus profondément que toutes les autres.
Elle ne savait pas encore comment Antoine avait pu faire une chose pareille. Elle ne connaissait pas les détails du séjour de Lucie, ni les personnes impliquées, ni les raisons précises de ce transfert clandestin.
Mais elle savait désormais une chose : quelqu’un avait travaillé pendant deux ans à séparer une mère de son enfant en fabriquant une histoire dans laquelle chacune croyait avoir été abandonnée par l’autre.
Et il fallait que cela cesse.
Le soir même, la policière chargée du dossier rappela Claire.
Les premières vérifications avaient permis d’identifier Laurent Vasseur. Il avait travaillé pour une société de gestion d’établissements médicaux dont Antoine avait été un partenaire commercial.
Il possédait également une maison dans un département voisin.
Une maison correspondant, en partie, au dessin de Lucie.
Les enquêteurs ne pouvaient pas encore affirmer qu’il s’agissait du lieu où elle avait été hébergée. Ils devaient vérifier les éléments et obtenir les autorisations nécessaires.
— Nous allons poursuivre les investigations, expliqua la policière. Ne contactez pas votre mari pour le moment. Et surtout, ne vous rendez pas seule à cette adresse.
Claire acquiesça.
Elle avait envie de hurler.
Elle voulait appeler Antoine, lui demander comment il avait pu regarder sa fille dans les yeux en lui faisant croire que sa mère ne voulait plus d’elle.
Mais elle suivit les instructions.
Pour la première fois depuis deux ans, elle accepta de ne pas agir dans la précipitation.
Elle devait protéger Lucie avant de chercher à obtenir des aveux.
Cette nuit-là, elle dormit dans la chambre d’amis, juste à côté de sa fille.
Vers trois heures du matin, Lucie se réveilla en sursaut.
— Maman ?
Claire se redressa immédiatement.
— Je suis là.
— Tu ne vas pas partir pendant que je dors ?
Claire s’assit au bord du lit.
— Non. Je serai dans la chambre à côté. Et si tu as besoin de moi, tu m’appelles.
Lucie attrapa sa main.
— Tu peux rester jusqu’à ce que je m’endorme ?
— Bien sûr.
Claire lui caressa les cheveux.
Quelques minutes plus tard, la respiration de l’adolescente devint plus régulière.
Claire resta assise près d’elle, les yeux fixés sur le visage de sa fille.
Elle se souvenait de la petite fille qui refusait de dormir sans sa veilleuse, qui cachait des bonbons sous son oreiller et qui réclamait une histoire supplémentaire chaque soir.
Elle avait cru ne jamais revoir ce visage.
À présent, elle devait apprendre à connaître l’enfant que Lucie était devenue.
Et elle savait que cette reconstruction ne pourrait pas se faire en un jour.
Deux jours plus tard, les enquêteurs convoquèrent Claire pour lui présenter les premiers résultats de leurs vérifications.
Laurent Vasseur avait bien occupé un poste dans la société qui gérait le centre de rééducation où Lucie avait été transférée.
Des documents bancaires montraient également plusieurs mouvements de fonds autour de la période où le certificat de décès avait été établi.
L’un d’eux attira particulièrement leur attention.
Une somme importante avait été versée à une société de conseil, puis répartie entre plusieurs comptes. L’un de ces comptes était associé à une structure liée à Antoine.
Les enquêteurs examinèrent également le contrat d’assurance-vie de Lucie.
Le montant annoncé était bien de 420 000 euros.
Mais les pièces du dossier soulevaient plusieurs questions : la date de déclaration du décès, l’identité de la personne ayant transmis le certificat et les documents utilisés pour justifier le versement.
Claire regarda les relevés.
— Antoine a touché cet argent ?
La policière choisit ses mots avec soin.
— Nous avons identifié des opérations qui semblent le relier à une partie des fonds. Nous devons encore établir précisément leur nature, leur destination et le rôle de chaque personne.
— Et Laurent Vasseur ?
— Il a été localisé. Il devra être entendu.
Claire fixa la table.
Elle se souvenait d’Antoine assis devant son café le matin de l’appel.
Il avait entendu le prénom de leur fille.
Il avait compris immédiatement.
Et il avait tenté de l’empêcher de partir.