— Pourquoi aurait-il fait ça ? murmura-t-elle.
La policière ne lui donna pas de réponse toute faite.
— Nous ne connaissons pas encore tous les motifs. L’argent semble être un élément important, mais nous devons également comprendre pourquoi votre fille a été maintenue à l’écart de vous et comment les documents ont été produits.
Claire sortit du bureau avec une seule certitude : elle n’avait encore vu qu’une partie de la vérité.
Le lendemain, Antoine l’attendait devant son immeuble.
Il avait les traits tirés et les yeux rougis.
— Claire, il faut qu’on parle.
Elle s’arrêta à quelques mètres de lui.
— Tu n’as plus rien à me dire.
— Tu ne comprends pas ce qui s’est passé.
— Alors explique-moi. Explique-moi pourquoi tu m’as laissé enterrer notre fille alors qu’elle était vivante.
Antoine passa une main sur son visage.
— Au début, je pensais que c’était temporaire.
Claire le regarda, stupéfaite.
— Temporaire ?
— Lucie était très malade. Les médecins n’étaient pas certains de son évolution. Vasseur m’a dit qu’il pouvait organiser un transfert dans un centre spécialisé, loin de la pression médiatique et des conflits familiaux.
— Et tu m’as fait signer une procuration ?
— Je pensais que tu n’étais pas en état de prendre des décisions.
— Ma signature était fausse !
Antoine baissa les yeux.
— Oui.
Ce simple aveu la fit trembler.
— Continue.
Il inspira profondément.
— Le transfert devait durer quelques semaines. Puis les choses ont dégénéré. Lucie a commencé à se rétablir, mais Vasseur m’a expliqué qu’il y avait des complications administratives. Il disait qu’on pouvait perdre beaucoup d’argent si on déclarait le transfert et qu’on annulait le dossier d’assurance.
— Alors tu as préféré me faire croire qu’elle était morte ?
Antoine se mit à pleurer.
— J’ai paniqué.
Claire eut un rire bref, sans joie.
— Tu as paniqué pendant deux ans ?
— Au début, je pensais pouvoir arranger la situation. Ensuite, j’ai eu peur des conséquences. Je me disais que je trouverais un moyen de la récupérer sans tout détruire.
— Et pendant ce temps, tu me regardais pleurer sur une urne !
Antoine ne répondit pas.
— Tu me voyais entrer dans sa chambre chaque soir. Tu m’entendais lui parler comme si elle pouvait encore m’entendre. Tu m’as accompagnée au cimetière. Tu as reçu les 420 000 euros.
Il essuya ses joues.
— Je sais.
— Non. Tu sais ce que tu as fait. Tu ne sais pas ce que tu m’as enlevé.
Il tenta de s’approcher.
Claire recula.
— Ne me touche pas.
Antoine s’immobilisa.
— Je veux réparer les choses.
— Tu ne peux pas réparer deux années de la vie de notre fille avec des excuses.
Elle sortit son téléphone.
— Tu vas répondre aux enquêteurs. Tu vas leur remettre les documents que tu possèdes. Et tu ne t’approcheras plus de Lucie sans que les professionnels chargés de sa protection aient décidé de ce qui est possible.
— C’est ma fille aussi !
Claire le regarda droit dans les yeux.
— Alors tu aurais dû agir comme son père.
Elle partit sans se retourner.
Mais l’enquête ne s’arrêta pas aux mensonges d’Antoine.
En examinant les documents du centre de rééducation, les enquêteurs découvrirent qu’une ancienne employée avait signalé, à l’époque, des irrégularités concernant plusieurs transferts de patients mineurs.
Son signalement n’avait jamais été traité correctement.
Elle avait notamment remarqué que les coordonnées des responsables légaux avaient été modifiées dans certains dossiers et que des autorisations semblaient provenir de signatures numérisées.
Laurent Vasseur avait participé à la gestion administrative de ces transferts.
Les enquêteurs cherchèrent alors à déterminer si le cas de Lucie était isolé ou s’il s’inscrivait dans un système plus large.
Ils découvrirent d’autres anomalies.
Certaines ne concernaient pas des enfants disparus, mais des dossiers médicaux modifiés, des prises en charge facturées sans justification claire et des documents d’assurance incohérents.
Il était trop tôt pour conclure à l’existence d’un réseau organisé. Cependant, les indices justifiaient d’élargir les investigations.
Une semaine plus tard, Laurent Vasseur fut interpellé dans le cadre de l’enquête.
Les autorités saisirent plusieurs ordinateurs et des archives conservées dans ses locaux.
Parmi les documents retrouvés figurait une copie d’un échange de courriels entre Vasseur et Antoine, daté de quelques jours avant le transfert de Lucie.
Le message d’Antoine était bref :
« Je veux que Claire soit tenue à l’écart jusqu’à ce que la situation soit stabilisée. Je ne veux pas qu’elle apprenne où se trouve Lucie. »
Vasseur avait répondu :
« Je m’en occupe. Mais une fois le dossier lancé, il faudra suivre la procédure jusqu’au bout. Il n’y aura pas de retour en arrière sans conséquences. »
Les enquêteurs ne disposaient pas encore de tous les éléments permettant de déterminer ce que chacun savait exactement au moment de cet échange.