Zoé dormait toujours, les doigts refermés autour du petit lapin en tissu qu’elle emportait partout.
— Il voulait utiliser notre fille pour prendre le contrôle de ma famille.
— C’est une hypothèse sérieuse, répondit Gabriel. Les documents que nous avons retrouvés la rendent crédible, mais il faut encore établir exactement ce qu’il a fait et ce qu’il comptait faire.
Claire posa brusquement son verre.
— Il m’avait dit que le groupe était au bord de l’effondrement. Il m’avait expliqué que Camille était trop fragile pour diriger les affaires et qu’il devait protéger Zoé.
Camille la regarda.
— Et tu l’as cru ?
Claire baissa la tête.
— Oui.
Elle inspira difficilement.
— Il m’a dit que vous viviez séparément. Que votre mariage était terminé depuis longtemps. Il m’a raconté que tu utilisais ta famille pour l’empêcher de partir, que tu menaçais de le priver de tout s’il demandait le divorce.
Elle eut un rire amer.
— Je pensais être celle qui l’aidait à sortir d’une situation impossible. Je n’ai jamais imaginé qu’il préparait un dossier contre toi.
— Tu ne t’es jamais demandé pourquoi il avait besoin de te cacher notre existence ?
— Si. Il disait que tu étais imprévisible et que tu pouvais faire une scène publique. Il m’avait même montré des messages où tu semblais agressive.
Camille se figea.
— Des messages ?
Claire acquiesça.
— Des captures d’écran. Je ne les ai plus. Mais il m’a dit que tu lui envoyais des dizaines de messages menaçants.
Camille pensa aux échanges qu’elle avait eus avec Adrien au cours des derniers mois. Certaines disputes avaient été si étranges qu’elle avait fini par se demander si elle ne devenait pas effectivement trop anxieuse.
— Il m’a provoquée pendant des semaines, murmura-t-elle. Il disparaissait, refusait de répondre, puis revenait en disant que j’étais hystérique parce que je lui posais des questions.
Gabriel ne dit rien.
Il n’en avait pas besoin.
Le schéma se dessinait, mais il restait à le documenter.
Le lendemain matin, Camille et Claire se rendirent au cabinet de Sophie Varenne, une avocate spécialisée en droit de la famille et en contentieux patrimonial, recommandée par Gabriel.
La première décision fut de séparer les dossiers.
D’un côté, il y aurait la situation de Zoé, les allégations concernant l’état psychologique de Camille et la demande de mesures provisoires qu’Adrien semblait préparer.
De l’autre, il y aurait les actes de gouvernance de la holding, les accès aux archives, les opérations financières et l’éventuelle utilisation abusive des pouvoirs qu’Adrien détenait dans les sociétés du groupe.
Sophie fut très claire :
— Nous ne devons pas mélanger les deux sujets au point de laisser croire que Zoé est un enjeu financier. Votre fille doit rester au centre des décisions qui la concernent. La question de sa résidence sera appréciée selon son intérêt, pas comme un moyen de distribuer des parts ou des droits de vote.
Elle se tourna vers Camille.
— Pour le reste, nous allons préserver les preuves, vérifier les statuts et déterminer quels pouvoirs peuvent être suspendus conformément aux règles applicables. Nous ne pouvons pas simplement effacer les droits d’un dirigeant parce que nous le soupçonnons d’avoir de mauvaises intentions.
Camille acquiesça.
Elle avait compris la leçon de la veille : la colère pouvait lui donner la force d’agir, mais elle ne devait pas remplacer la procédure.
Sophie demanda une copie des statuts de la holding, des délégations de signature, des relevés d’accès aux archives et des communications pertinentes. Gabriel accepta de remettre les documents dont il avait la garde, avec un inventaire détaillé.
Les responsables juridiques du groupe furent également sollicités afin d’examiner les conditions dans lesquelles les pouvoirs d’Adrien pouvaient être limités. Les mesures d’urgence furent prises dans le cadre des autorisations prévues, sans prétendre qu’une simple décision personnelle de Camille suffisait à annuler tous ses droits.
Puis Sophie posa une question qui fit pâlir Claire.
— Adrien vous a-t-il demandé de signer des documents récemment ?
Claire resta silencieuse.
— Claire ?
— Il m’a fait signer un papier il y a deux semaines. Il disait que c’était une autorisation liée à une opération de communication entre nos deux sociétés.
— Avez-vous une copie ?
— Je ne sais pas. Je dois vérifier.
— Ne contactez pas Adrien pour lui demander de vous l’envoyer. Retrouvez d’abord vos propres documents, conservez les originaux et ne modifiez rien.
Claire sortit son téléphone.
Elle avait gardé une copie de presque tous ses contrats professionnels. Après quelques minutes de recherche, elle retrouva un dossier intitulé « Partenariat stratégique — DM ».
À l’intérieur se trouvait un document de plusieurs pages.
Elle le tendit à Sophie.
L’avocate le parcourut sans parler.
Puis elle s’arrêta sur une clause.