L’équipe ne pouvait pas encore déterminer qui avait effectué chaque transfert ni si les fichiers avaient été consultés par une personne extérieure. En revanche, les autorisations avaient été accordées sans justification professionnelle suffisante.

Le responsable de la cybersécurité fronça les sourcils.

— Ce profil aurait dû être refusé dès la première demande. Et certains journaux indiquent que les validations ont été faites depuis un compte de direction.

Élise demanda :

— Quel compte ?

Il hésita, puis afficha le résultat.

Celui de Thomas Bernard.

La pièce devint silencieuse.

Élise ne bougea pas. Elle avait espéré découvrir une assistante trop ambitieuse, peut-être une employée qui avait abusé de la confiance de son patron. Elle ne s’attendait pas à voir le nom de son mari sur les validations.

— Est-ce que les journaux peuvent avoir été falsifiés ? demanda-t-elle.

— C’est possible en théorie. Nous devons vérifier les traces techniques et les droits d’administration avant de conclure quoi que ce soit.

— Alors vérifiez. Je ne veux pas d’accusations sans preuves.

Elle savait que Thomas avait parfois des méthodes discutables pour aller vite, mais elle refusait de transformer un soupçon en verdict.

Ce soir-là, elle demanda à Mathieu de retrouver les demandes originales d’accès ainsi que les échanges correspondants. Il lui remit un dossier numérique dont certains messages avaient été archivés dans le cadre d’un contrôle de conformité.

Un échange attira son attention.

Clara avait écrit à Thomas :

« Les documents concernant l’opération Horizon doivent rester hors du circuit habituel. Si le comité les examine avant la signature, le calendrier sera compromis. Je peux préparer une version simplifiée pour la réunion. »

Thomas avait répondu :

« Faites ce qui est nécessaire pour éviter une fuite avant la finalisation. Nous en parlerons après. »

Aucun des deux messages ne prouvait à lui seul une fraude. Mais Élise savait ce qu’était l’opération Horizon : un projet de rachat présenté comme essentiel à la croissance de Novalis Tech.

Le fonds qu’elle présidait avait été invité à soutenir l’opération. On lui avait remis des prévisions rassurantes, une évaluation solide et un calendrier de financement présenté comme presque définitif.

Or les documents qu’elle découvrit ensuite racontaient une histoire bien différente.

Plusieurs dettes de la société cible avaient été minimisées dans les tableaux présentés au comité. Des contrats importants comportaient des clauses de résiliation qui n’apparaissaient pas dans le résumé destiné aux investisseurs. Et une société intermédiaire, récemment créée, devait percevoir des honoraires particulièrement élevés si l’acquisition aboutissait.

Cette société n’avait aucun lien déclaré avec Novalis Tech.

Pourtant, ses statuts mentionnaient le nom d’un cabinet dans lequel le frère de Clara avait travaillé.

Élise sentit le piège se refermer.

Elle ne savait pas encore si Clara avait organisé toute l’opération, si Thomas avait fermé les yeux ou s’il avait lui-même été trompé. Mais elle comprenait pourquoi son mari avait voulu interrompre la discussion dans le hall.

L’affaire ne concernait plus seulement une assistante qui prétendait être la véritable épouse du PDG. Elle menaçait la gouvernance même de l’entreprise.

Le lendemain matin, le conseil d’administration fut convoqué en urgence.

Thomas entra dans la salle avec le visage fermé. Clara, elle, n’était pas présente. Le service des ressources humaines l’avait écartée temporairement de ses fonctions pendant que les faits liés à l’agression et aux accès informatiques étaient examinés.

Élise prit place au bout de la table.

— Je vais être claire, commença-t-elle. Je ne suis pas ici pour régler une dispute conjugale. Je suis ici parce que des autorisations confidentielles ont été accordées sans justification, que des fichiers ont été transférés hors des espaces habituels et que des informations financières potentiellement importantes n’ont pas été présentées au comité d’investissement.

Un administrateur se tourna vers Thomas.

— Étiez-vous au courant de ces transferts ?

Thomas se redressa.

— Non. J’ai autorisé Clara à préparer certains dossiers, pas à exporter des documents vers l’extérieur. Quant à Horizon, je savais que la société cible avait des difficultés financières. Je ne savais pas que les tableaux présentés au comité omettaient des éléments aussi importants.

Élise le fixa.

— Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?

— Parce que je pensais pouvoir régler le problème avant la prochaine réunion. Et parce que j’avais peur que tu considères cela comme la preuve que je n’étais pas capable de diriger seul.

Cette fois, elle sentit sa colère se mêler à une profonde tristesse.

— Tu as préféré risquer douze années de confiance plutôt que d’admettre que tu avais besoin d’aide ?

Thomas ne répondit pas.

Le conseil décida de suspendre l’opération Horizon, de mandater un audit indépendant et de transmettre les éléments pertinents aux autorités compétentes si les vérifications confirmaient des infractions. Les accès concernés furent révoqués, les journaux sécurisés et les documents conservés pour l’enquête.

Mais le plus grand choc restait à venir.