Le téléphone bleu trembla entre les mains de Mathis.

— Ne touche pas à ça ! cria Julien.

Le garçon sursauta et serra son lapin contre sa poitrine. La professionnelle qui l’accompagnait se plaça immédiatement à ses côtés.

— Monsieur, reculez, ordonna le juge. Cet enfant doit pouvoir parler sans intimidation.

Julien se rassit, le visage fermé. Sophie, qui attendait au fond de la salle, avait perdu son sourire.

Claire, elle, n’arrivait plus à bouger. Elle regardait Mathis, ses petites chaussures, ses doigts crispés autour du téléphone. Elle aurait voulu se précipiter vers lui, le prendre dans ses bras et lui promettre que tout allait s’arranger. Mais elle craignait qu’un geste trop brusque ne l’effraie davantage.

Alors elle se contenta de lui murmurer :

— Tu n’as rien fait de mal, mon cœur. Tu n’as pas besoin d’avoir peur de dire la vérité.

Mathis leva les yeux vers elle.

— Même si papa se fâche ?

La question traversa la salle comme une lame.

Le juge demanda une suspension de l’audience afin que les conditions d’audition de l’enfant soient organisées dans un cadre adapté. Il précisa que les questions concernant la résidence de Mathis et les droits de visite ne seraient pas tranchées sur la seule base des affirmations de l’un ou l’autre parent.

Avant de sortir, Mathis se retourna vers Claire.

— Maman Claire ?

Elle retint son souffle.

— Oui, mon trésor ?

— Tu as encore gardé ma chambre ?

Claire éclata en sanglots.

— Oui. Tout est comme tu l’as laissé.

Mathis baissa la tête. Il ne courut pas vers elle. Il ne lui demanda pas de le prendre dans ses bras. Il resta simplement là, comme un enfant qui voulait croire à une promesse, mais qui avait appris à se méfier des adultes.

Et cette hésitation fit plus mal à Claire que toutes les accusations de Julien.

1. Le lapin qui avait tout entendu

Dans une pièce voisine, une psychologue spécialisée dans l’accompagnement des enfants invita Mathis à s’asseoir. Marion resta près de la porte, tandis que les adultes convenaient de ne pas l’interroger tous ensemble.

Le garçon posa son lapin sur ses genoux.

— C’est maman Claire qui l’a réparé, expliqua-t-il. Plusieurs fois. La dernière fois, papa a dit que j’étais trop grand pour dormir avec.

La psychologue ne lui demanda pas de justifier ses souvenirs. Elle l’encouragea simplement à raconter ce qu’il souhaitait raconter, à son rythme.

Mathis sortit le téléphone de la peluche.

— Je l’ai caché parce que papa fouillait dans ma chambre. Il croyait que le téléphone ne marchait plus.

L’appareil ne possédait aucune carte SIM. Claire le lui avait donné deux ans plus tôt pour qu’il puisse enregistrer des histoires et des messages vocaux. Mathis aimait entendre sa propre voix raconter des aventures de dinosaures.

Lorsque Claire avait quitté la maison, il avait continué à l’utiliser.

Au début, il enregistrait des messages pour elle.

Puis Julien lui avait demandé de parler devant le téléphone.

— Il disait que c’était pour que les adultes comprennent pourquoi je ne voulais plus voir maman Claire.

Mathis pinça les oreilles du lapin.

— Mais je ne voulais pas dire ça.

Il raconta qu’un soir, son père lui avait fait répéter une phrase plusieurs fois :

« Je ne veux plus voir maman Claire. Elle m’a dit qu’elle ne voudrait plus de moi quand le bébé serait né. »

— Ce n’est pas vrai, ajouta-t-il. Elle m’a dit que je serais toujours son grand garçon.

La psychologue ne manifesta ni colère ni surprise. Elle lui demanda s’il se souvenait d’autres choses qu’il souhaitait partager.

Mathis hocha la tête.

— Papa disait que si je disais la vérité, je ne pourrais plus jamais voir maman Claire. Il disait aussi que si je parlais du téléphone, elle perdrait sa maison et que le bébé n’aurait plus de chambre.

La professionnelle nota ses propos avec prudence.

Ce n’était pas à Mathis de prouver quoi que ce soit. C’était aux adultes de vérifier ce qu’il racontait, sans lui faire porter le poids du conflit.

2. L’enregistrement de la cuisine

Le téléphone fut confié aux personnes compétentes afin que son contenu soit préservé et examiné sans altérer les fichiers originaux.

Maître Perrin expliqua à Claire qu’un enregistrement devait être replacé dans son contexte et que son authenticité, sa date et ses conditions de réalisation pouvaient être discutées. Mais les fichiers pouvaient aussi apporter des éléments importants pour comprendre les pressions exercées sur l’enfant.

Quelques heures plus tard, l’avocate reçut l’autorisation de prendre connaissance de plusieurs extraits pertinents dans le cadre approprié.

Le premier enregistrement était daté de dix jours après le départ de Claire.

On y entendait la voix de Julien :

— Allez, Mathis. Redis ce que tu m’as dit.

Un silence.