Puis la voix de l’enfant, hésitante :
— Je ne veux plus voir maman Claire.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle va abandonner notre famille.
— Non, tu dois dire qu’elle va abandonner toi. C’est important.
Un nouveau silence.
— Elle va m’abandonner, murmura Mathis.
Julien reprenait alors :
— Et tu ne veux pas aller chez elle parce qu’elle te fait peur.
La voix de Mathis devenait presque inaudible.
— Mais elle ne me fait pas peur…
Le fichier s’arrêtait brusquement.
Claire porta une main à sa bouche.
Elle avait imaginé mille raisons au silence de Mathis. Elle avait pensé qu’il était en colère, qu’il ne comprenait pas la séparation, qu’il se sentait remplacé par le bébé. Jamais elle n’avait imaginé qu’on lui ferait répéter des phrases jusqu’à ce qu’elles ressemblent à ses propres pensées.
Mais l’enregistrement suivant était encore plus troublant.
On entendait Sophie dans la cuisine.
— Il faut qu’il le dise devant le juge. S’il explique qu’il a peur d’elle, personne ne pourra t’obliger à organiser les visites.
Julien répondit :
— Et après, elle arrêtera de contester les parts de la société.
Sophie eut un petit rire.
— Elle les abandonnera. Elle veut tellement revoir le petit qu’elle signera tout.
Claire ferma les yeux.
Voilà pourquoi chaque demande de visite se terminait par une discussion sur la maison, les voitures et l’entreprise.
Ce qui lui avait été présenté comme une décision concernant le bien-être de Mathis semblait également servir à faire pression sur elle dans le partage du patrimoine.
Pour autant, maître Perrin resta mesurée.
— Ces extraits sont sérieux, dit-elle. Mais nous allons faire vérifier l’ensemble du contenu, son authenticité et les circonstances dans lesquelles ils ont été enregistrés. Nous ne devons pas nous précipiter. Le plus important est que Mathis soit protégé et que les décisions le concernant reposent sur des éléments solides.
Claire acquiesça. Elle n’avait plus envie de crier. Elle voulait que son fils puisse dormir sans craindre le lendemain.
3. Ce que Sophie avait enregistré
Le lendemain, un second fichier fut examiné.
Il avait été enregistré dans la voiture de Julien. On entendait Sophie parler au téléphone, puis reprendre une conversation avec lui.
— Tu as bien vérifié les documents de Claire ?
— Oui. Ses parts sont toujours à son nom.
— Alors il faut qu’elle les cède avant que le divorce soit prononcé. Si elle commence à demander un audit, on est mal.
Julien répondit :
— Je lui ai dit que si elle voulait revoir Mathis, elle devait arrêter de se battre.
— Et elle a accepté ?
— Devant le juge, elle a dit qu’elle nous laissait tout.
Sophie soupira.
— Elle l’a dit, mais rien n’est signé. Il faut que son avocate comprenne qu’elle n’a pas le choix.
Julien eut un rire nerveux.
— Elle est enceinte de huit mois. Elle ne va pas se lancer dans une guerre maintenant.
Claire dut interrompre l’écoute.
Elle posa ses deux mains sur son ventre. Le bébé bougea doucement, comme pour lui rappeler qu’elle devait aussi prendre soin d’elle.
Elle avait proposé d’abandonner des années de travail, son logement et une grande partie de son patrimoine pour retrouver Mathis. Elle l’avait fait parce qu’elle était désespérée, pas parce qu’elle estimait que Julien avait raison.
Et pourtant, lui avait traité ses paroles comme une victoire.
— Je ne signerai rien, dit-elle enfin.
Maître Perrin referma le dossier.
— Vous n’avez aucune obligation de renoncer à vos droits pour obtenir que votre relation avec Mathis soit examinée. Les décisions relatives à l’enfant et le partage de vos biens doivent être traités séparément.
Claire regarda son avocate.
— Je veux revoir mon fils. Mais je ne veux plus qu’il soit utilisé pour m’obliger à céder.
— Alors c’est exactement ce que nous allons défendre.
4. Le père qui disait protéger son fils
Lorsque Julien fut informé que les enregistrements avaient été découverts, il affirma qu’ils étaient sortis de leur contexte.
Son avocat soutint que les propos avaient été tenus pendant une période de tension conjugale et que Julien avait voulu éviter à son fils de nouvelles souffrances.
Mais cette explication se heurtait à une question simple : pourquoi avoir demandé à un enfant de six ans de répéter des phrases qu’il ne comprenait pas, puis avoir lié les visites à la cession des biens de Claire ?
Julien affirma que Mathis avait spontanément exprimé son refus de voir Claire. Il contesta toute volonté de manipuler son fils et demanda que les fichiers soient examinés dans leur intégralité.
Le juge ne prononça pas de verdict immédiat. Il ordonna que les éléments pertinents soient communiqués selon les règles applicables, qu’une évaluation de la situation familiale soit menée et que les demandes de visite soient réexaminées rapidement.