Je ne lui mentis pas.

— Peut-être.

— Et si on doit partir ?

Je pris son visage entre mes mains.

— Écoute-moi bien. Cette maison n’est pas seulement un toit. C’est l’endroit où tu peux grandir sans avoir peur. Je ferai tout ce qui est légalement possible pour te protéger. Et si nous devons affronter des difficultés, nous les affronterons ensemble.

Elle se jeta dans mes bras.

Pour la première fois depuis la mort de Daniel, elle pleura sans essayer de retenir ses sanglots.

Et moi aussi.

Le lendemain matin, nous nous rendîmes chez le notaire dont le nom figurait sur les documents.

Maître Bernard nous reçut dans un bureau calme, au troisième étage d’un immeuble ancien. Il avait des lunettes rondes, une voix posée et cette manière de regarder les gens qui donnait l’impression qu’il écoutait même ce qu’ils n’arrivaient pas à dire.

Il examina la clé, la lettre et les copies.

Puis il ouvrit un dossier qu’il conservait dans un coffre.

— Daniel m’avait demandé de ne remettre ces documents qu’après le premier anniversaire de son décès, expliqua-t-il. Il souhaitait vous laisser le temps de construire votre relation avec Lily sans que les questions financières viennent tout compliquer.

Il sortit un testament, plusieurs actes de société et une lettre signée par Daniel devant témoins.

— Le testament désigne Élise comme tutrice de Lily, sous réserve des formalités et du contrôle des autorités compétentes. Il prévoit également un mécanisme destiné à protéger les intérêts financiers de l’enfant jusqu’à sa majorité.

Je retins mon souffle.

— Cela signifie-t-il que Lily peut rester avec moi ?

— Le testament constitue un élément important, mais il ne remplace pas toutes les procédures légales. Nous allons faire vérifier votre situation et déposer les documents nécessaires. Votre relation avec Lily, sa sécurité et son intérêt seront essentiels.

Il tourna une page.

— Quant à l’entreprise, Daniel détenait effectivement des parts qui n’ont pas été transférées à son frère. Les documents que vous avez apportés soulèvent également des questions sérieuses sur certaines signatures et transactions.

Il ne prononça pas le mot fraude. Il ne prétendit pas qu’une accusation était déjà prouvée.

Mais il nous expliqua que les éléments seraient transmis aux professionnels compétents pour examen.

Je compris que le combat ne serait ni rapide ni simple.

Luc avait de l’argent, des relations et des avocats.

Moi, j’avais un salaire modeste, une enfant qui avait déjà perdu son père et une boîte en fer remplie de preuves.

Pourtant, je ne me sentais plus aussi démunie.

Daniel avait anticipé cette bataille. Et je n’étais pas seule.

Les semaines suivantes furent difficiles.

Luc engagea un avocat et contesta les dispositions prises par son frère. Il prétendit que Daniel avait été trop malade pour prendre des décisions éclairées. Il affirma que j’avais profité de sa vulnérabilité pour obtenir un mariage et un avantage financier.

Ces accusations me blessèrent davantage que je ne voulais l’admettre.

Je repensai à ma vie avant Daniel : aux factures que je n’arrivais plus à payer après la mort de Camille et de mon premier mari, aux nuits où je m’endormais habillée parce que je n’avais plus la force de me préparer pour le lendemain.

J’avais épousé Daniel sans demander un centime.

Je n’avais même jamais imaginé que sa succession puisse être autre chose qu’un ensemble de papiers à régler après sa mort.

Mais, à présent, je devais prouver que mon amour n’était pas une stratégie.

Un soir, après avoir couché Lily, je m’assis dans la cuisine et ouvris le vieux carnet dans lequel je notais les dépenses du foyer.

J’y inscrivais les courses, les factures d’électricité, les vêtements de Lily et l’argent que je mettais de côté pour ses études.

Je voulais que chaque dépense soit claire, chaque décision justifiable.

Puis je tombai sur un petit dessin.

Lily l’avait glissé entre deux pages : trois silhouettes sous un soleil jaune. Daniel, elle et moi.

Au-dessus de nos têtes, elle avait écrit :

« Ma famille. »

Je pressai le papier contre ma poitrine.

Je ne pouvais pas contrôler ce que Luc raconterait. Je ne pouvais pas effacer les années de maladie ni ramener Daniel à la vie.

Mais je pouvais continuer à être présente.

Le lendemain, j’emmenai Lily à l’école, puis je me rendis à mon travail.

Je continuai à cuisiner, à faire les lessives, à l’aider dans ses devoirs et à écouter ses histoires de récréation.

Je refusai de laisser le conflit avec Luc devenir le centre de notre existence.

Parce que Daniel avait raison sur un point essentiel : Lily avait besoin d’une vie, pas seulement d’une bataille juridique.

Trois mois plus tard, une audience eut lieu concernant les dispositions prises pour Lily et les questions relatives à la succession.

Luc arriva au tribunal dans un costume sombre, accompagné de deux avocats. Il me regarda à peine.