Le silence qui suivit les paroles de Bernard fut si profond qu’on entendit le tintement d’une cuillère contre une assiette.
Camille se leva brusquement.
— Papa ! Qu’est-ce que tu fais ici ?
Bernard la regarda, incapable de reconnaître la femme qu’elle était devenue.
— Je pourrais te poser la même question. Tu m’as dit que tu travaillais. Je découvre que tu fêtes la vente de mon garage avec ma carte bancaire.
Julien reprit rapidement contenance.
— Bernard, calmez-vous. Il y a un malentendu. Nous voulions vous éviter des soucis administratifs.
— Des soucis ? répéta Bernard. J’ai passé quarante-deux ans à réparer des voitures dans cet atelier. J’y ai enterré mes économies, ma santé et une partie de ma vie. Et vous m’annoncez que vous l’avez vendu comme si vous aviez débarrassé une vieille cave ?
Philippe Moreau posa son verre.
— Il faut être réaliste, Bernard. Vous n’êtes plus tout jeune. Ce terrain vaut une fortune. Julien a trouvé une excellente occasion de le valoriser.
— Et qui vous a donné le droit de le vendre ?
Personne ne répondit.
Bernard se tourna vers Camille.
— Ma fille, regarde-moi. As-tu signé quelque chose à ma place ?
Elle détourna les yeux.
Ce geste lui suffit pour comprendre que l’affaire était plus grave qu’il ne l’imaginait.
— Je ne savais pas que ça irait aussi loin, murmura-t-elle.
Julien lui saisit le bras.
— Camille, tais-toi.
Bernard remarqua ce geste. Il remarqua aussi le dossier posé devant les investisseurs, la bouteille de champagne ouverte et les factures empilées près de la fenêtre.
Il ne cria pas.
Il sortit son téléphone, photographia les documents visibles et demanda au responsable du restaurant de conserver les informations relatives à la réservation et aux paiements.
— Ce dîner est terminé pour moi, dit-il. Mais cette histoire, elle, ne fait que commencer.
Puis il se tourna vers sa fille.
— Je t’ai élevée pour que tu puisses marcher la tête haute. Je ne t’ai jamais demandé de me rembourser les sacrifices que j’ai faits pour toi. Aujourd’hui, je te demande seulement une chose : ne me mens plus.
Il quitta le salon sans attendre de réponse.
Derrière lui, les voix reprirent, d’abord à voix basse, puis plus vivement. Julien reprochait à Camille d’avoir laissé son père découvrir la réception. Philippe exigeait de savoir si la transaction pouvait encore être menée à bien.
Bernard, lui, conduisait vers sa maison avec les mains crispées sur le volant.
En passant devant le garage, il ralentit.
L’enseigne « Garage Isabelle » brillait encore au-dessus du portail. Il avait promis à sa femme de ne jamais vendre cet endroit sans y réfléchir longuement.
— Qu’est-ce que tu aurais fait, Isabelle ? murmura-t-il.
La photographie de son épouse, posée sur le tableau de bord, ne lui répondit pas.
Mais une phrase lui revint en mémoire. Quelques semaines avant sa mort, Isabelle lui avait dit :
« Bernard, quand notre fille sera adulte, laisse-la faire ses propres choix. Mais ne confonds jamais l’amour avec le fait de lui donner les clés de toute ta vie. »
À l’époque, il avait souri. Aujourd’hui, ces mots prenaient un sens terrible.
Le lendemain matin, à huit heures, Bernard se rendit chez son notaire, maître Delcourt.
Il apporta la copie de la réservation, ses relevés bancaires et les documents concernant le garage. Le notaire les examina sans l’interrompre.
— Avez-vous signé un compromis de vente ? demanda-t-il enfin.
— Non.
— Un mandat autorisant votre fille ou votre gendre à vendre le bien ?
— Jamais.
— Leur avez-vous donné une procuration générale ?
Bernard réfléchit.
Six mois auparavant, après son opération de l’épaule, il avait effectivement signé plusieurs documents. Camille lui avait expliqué qu’il s’agissait d’autorisations permettant de régler ses factures et de récupérer certains courriers pendant sa convalescence.
Il se souvenait d’avoir signé rapidement, assis dans son fauteuil, encore sous l’effet des médicaments.
— Elle m’avait dit que c’était pour m’aider à gérer les dépenses courantes.
Le notaire pâlit légèrement.
— Nous devons retrouver ces documents immédiatement.
Il contacta la banque, puis demanda une copie des procurations enregistrées et des actes préparatoires relatifs au garage.
Les résultats arrivèrent dans l’après-midi.
La procuration bancaire autorisait Camille à effectuer certaines opérations sur le compte de son père. Elle ne lui permettait pas de vendre un bien immobilier.
En revanche, une demande de financement liée au projet de Julien comportait une copie d’un document présenté comme une autorisation de mise en vente du garage.
La signature ressemblait à celle de Bernard.
Mais ce n’était pas la sienne.
Il la reconnut au premier regard. Il avait toujours terminé son nom par un trait remontant légèrement vers la droite. Sur le document, le trait descendait.
— C’est un faux, dit-il.