Camille expliqua que Julien avait investi dans plusieurs projets immobiliers qui avaient échoué. Pour éviter que ses créanciers ne découvrent l’ampleur de ses difficultés, il avait créé une société destinée à porter le futur centre automobile. Il avait présenté le garage de Bernard comme un actif presque acquis, afin d’obtenir des financements supplémentaires.
Sans propriété ni accord valable du propriétaire, cette présentation pouvait être gravement trompeuse.
— Il disait que, dès que tu signerais, tout serait réglé, murmura Camille. Il pensait que tu accepterais parce que je te le demanderais.
Bernard resta immobile.
Il comprenait maintenant pourquoi Julien avait organisé une célébration avant même que la vente soit conclue. Il avait besoin de convaincre ses partenaires que l’opération était certaine.
Et sa fille avait accepté de jouer le rôle qu’il lui avait attribué.
Lorsque Camille partit, Bernard appela maître Delcourt. Il lui raconta ce qu’elle venait de révéler. Le notaire lui recommanda de transmettre ces informations aux enquêteurs sans chercher à interroger lui-même Julien.
L’enquête s’élargit au financement du projet. Des documents présentés à plusieurs partenaires faisaient état d’un accord de vente qui n’existait pas. Les enquêteurs cherchèrent à établir qui avait préparé ces documents, qui les avait signés et si les prêteurs avaient été induits en erreur.
Pendant ce temps, Bernard retourna au garage.
Il souleva le rideau métallique, alluma les néons et resta un instant au milieu de l’atelier.
Tout était là : les clés rangées sur le panneau, le vieux compresseur, les étagères couvertes de pièces et le tablier d’Isabelle, qu’il n’avait jamais eu le courage de jeter.
Il enfila sa combinaison et commença à travailler sur une vieille Renault qu’un client lui avait confiée.
Pour la première fois depuis des jours, son esprit s’apaisa.
Il ne savait pas ce que la justice déciderait. Il ne savait pas si sa fille comprendrait un jour l’ampleur de ce qu’elle avait fait. Mais il savait une chose : il ne laisserait personne décider à sa place de la fin de sa vie professionnelle.
Les semaines suivantes furent difficiles.
Le projet immobilier fut suspendu. Les partenaires de Julien demandèrent des explications. Les vérifications bancaires confirmèrent plusieurs dépenses injustifiées effectuées avec la carte de Bernard. Une expertise fut ordonnée sur la signature contestée.
Les autorités établirent finalement que le document présenté comme l’autorisation de mise en vente n’avait pas été signé par Bernard. Julien dut répondre de son rôle dans la préparation du dossier financier, tandis que Camille fut interrogée sur les opérations qu’elle avait autorisées et les informations qu’elle avait communiquées.
La procédure suivit son cours. Bernard ne chercha pas à influencer les enquêteurs ni à négocier un arrangement familial. Il leur fournit les documents dont il disposait et attendit les décisions officielles.
Il récupéra ses économies encore disponibles et fit révoquer les autorisations accordées à Camille. Il conserva le garage, qui n’avait jamais été valablement vendu.
Mais ce n’était pas cette victoire qui comptait le plus.
Un dimanche, Camille revint, cette fois sans son mari.
Elle avait apporté une tarte aux pommes, celle qu’Isabelle préparait autrefois pour les anniversaires.
— Je sais que tu n’es pas obligé de me pardonner, dit-elle en posant le plat sur la table.
Bernard s’assit en face d’elle.
— Non, je ne suis pas obligé.
Elle acquiesça, les yeux humides.
— J’ai eu peur de perdre ma maison, mon mariage, tout ce que Julien m’avait promis. Je me suis raconté que tu étais seul, que tu n’avais plus besoin du garage et que nous faisions cela pour ton avenir. C’était plus facile que d’admettre que je savais que tu n’aurais jamais accepté.
Bernard ne répondit pas immédiatement.
— Ta mère aurait été déçue, Camille.
Elle éclata en sanglots.
— Je sais.
— Mais elle aurait aussi voulu que tu puisses reconnaître tes erreurs et essayer de devenir quelqu’un de meilleur.
Il lui servit une tasse de café.
— Je ne te rendrai pas ma confiance en une journée. Et je ne paierai plus tes dettes, ni celles de ton mari. Si nous devons reconstruire notre relation, ce sera sans mensonge et sans que tu décides à ma place.
Camille hocha la tête.
Ce jour-là, ils ne parlèrent pas de vente ni de tribunal. Ils évoquèrent Isabelle, les vacances en Bretagne, les premières voitures réparées par Bernard et le jour où Camille avait peint des fleurs sur le portail du garage.
En partant, elle s’arrêta devant l’enseigne.
— Tu vas vraiment continuer à travailler ici ?
Bernard sourit.
— Tant que mes mains me le permettront.
Puis il ajouta :
— Et quand je déciderai d’arrêter, ce sera ma décision.
Elle l’embrassa sur la joue.
Ce n’était pas encore le pardon complet. C’était simplement un début.
Le soir, Bernard dressa une seule assiette sur la table. Il mangea une part de tarte aux pommes, puis regarda la photographie d’Isabelle.