Maître Delcourt ne tira aucune conclusion hâtive. Il lui expliqua qu’une expertise serait nécessaire et lui conseilla de déposer plainte, tout en demandant immédiatement la suspension de toute opération concernant le bien.

Bernard sentit ses jambes devenir faibles.

Ce n’était donc pas seulement une trahison morale. Quelqu’un avait peut-être utilisé son identité pour engager une transaction immobilière.

Et l’argent déjà versé ?

Le notaire l’aida à établir la chronologie des opérations. L’acompte annoncé au restaurant ne provenait pas du compte personnel de Bernard, mais d’un compte lié à une société créée par Julien quelques mois auparavant.

En revanche, plusieurs paiements effectués pour préparer le projet avaient été réglés avec la carte bancaire confiée à Camille.

Les dépenses comprenaient des repas, des frais de déplacement, des honoraires de conseil et des achats sans rapport évident avec les besoins quotidiens de son père.

Bernard reconnut certaines sommes : elles correspondaient aux économies qu’il croyait encore avoir mises de côté après son opération.

Il s’assit lourdement.

— J’ai donné cette carte à ma fille parce que je lui faisais confiance.

Le notaire referma le dossier.

— La confiance n’est pas une faute, monsieur Lefèvre. Mais maintenant que vous avez découvert ces opérations, il faut agir avec méthode.

Bernard déposa plainte et demanda à sa banque de sécuriser ses comptes. Avec l’aide de son notaire, il engagea les démarches nécessaires pour empêcher toute vente tant que son consentement ne serait pas établi.

Il ne chercha pas à se venger. Il voulait récupérer le contrôle de ses affaires et savoir jusqu’où sa fille et son gendre étaient allés.

Trois jours plus tard, Camille se présenta chez lui.

Elle avait les yeux gonflés et portait le manteau qu’il lui avait offert pour ses trente-cinq ans.

— Papa, s’il te plaît. Laisse-moi entrer.

Bernard ouvrit la porte, mais ne l’embrassa pas.

Ils s’assirent dans la cuisine. La place d’Isabelle était vide, comme toujours.

— Julien m’a dit que tu avais porté plainte, commença Camille.

— Oui.

— Tu veux envoyer ta propre fille en prison ?

Bernard la regarda longuement.

— Je veux savoir pourquoi ma signature apparaît sur un document que je n’ai jamais signé.

Elle fondit en larmes.

— Je n’ai jamais voulu te voler.

— Alors pourquoi as-tu utilisé ma carte pour payer ce dîner ?

— Julien m’avait dit que ce serait temporaire. Il avait besoin d’argent pour les frais de lancement. Il m’a promis qu’il te rembourserait dès que la vente serait finalisée.

— Quelle vente, Camille ? Tu savais que je n’avais rien accepté.

Elle essuya ses joues.

— Au début, il m’a parlé d’un projet. Il disait que tu pourrais vendre le garage et prendre ta retraite. Tu aurais eu assez d’argent pour vivre confortablement. Nous aurions même pu acheter une maison près de chez nous.

— Et quand t’ai-je dit que je voulais vendre ?

Elle ne répondit pas.

Bernard sentit la colère monter, mais il la contint.

— Tu as transformé mes économies en financement pour un projet dont je ne voulais pas. Et tu as laissé ton mari annoncer devant des inconnus que mon garage était déjà à lui.

— Je pensais que tu finirais par accepter.

Cette phrase lui fit plus mal que toutes les autres.

— Tu pensais que, parce que tu étais ma fille, je finirais forcément par céder ?

Camille baissa la tête.

— Oui.

Bernard se leva, alla chercher une petite boîte dans un tiroir et la posa devant elle.

À l’intérieur se trouvait une vieille photographie d’Isabelle tenant Camille dans ses bras devant le garage, le jour de son inauguration.

— Ta mère et moi avons travaillé des années pour construire cet endroit. Nous avons parfois renoncé aux vacances, aux sorties et à des choses dont les autres familles profitaient. Pas pour devenir riches. Pour que tu aies une vie meilleure que la nôtre.

Il poussa doucement la boîte vers elle.

— Je ne te demande pas d’aimer ce garage. Je te demande de comprendre que tu n’as pas le droit de décider de ce qu’il représente pour moi.

Camille pleurait en silence.

— Je suis désolée, papa.

— Je veux bien croire que tu regrettes. Mais regretter n’efface pas ce qui s’est passé.

Il lui demanda de lui remettre tous les documents qu’elle possédait, de cesser toute opération liée au garage et de coopérer avec le notaire et les enquêteurs.

Camille accepta.

Mais avant de partir, elle prononça une phrase qui changea tout.

— Papa, il faut que tu saches une chose. Julien ne voulait pas seulement le terrain.

Bernard se retourna.

— Quoi d’autre ?

Elle hésita.

— Il voulait le garage pour régler une dette.

Il sentit son cœur se serrer.