Le lendemain matin, je suis rentrée dans notre appartement avec une seule idée en tête : récupérer mes affaires et comprendre ce que Nathalie avait voulu me révéler.

Bastien m’attendait dans le salon.

Il portait encore la chemise blanche de notre mariage, froissée, les manches retroussées. Sur la table basse, deux cafés refroidissaient à côté d’un dossier cartonné.

Dès qu’il m’a vue, il s’est levé.

— Enfin. Il faut qu’on parle.

Je n’ai pas posé mon sac.

— Comment va ta mère ?

Il a levé les yeux au ciel.

— Elle va bien. Quelques points de suture, beaucoup de cinéma. Tu sais comment elle est.

J’ai senti mon estomac se nouer.

— Je l’ai vue tomber. Je t’ai vu la regarder sans bouger. Et tu m’as giflée parce que j’essayais de l’aider.

— Tu m’as humilié devant tout le monde ! Tu as retourné ma propre famille contre moi.

— Non, Bastien. Je me suis simplement interposée entre un homme violent et sa victime.

Son visage a changé.

Pendant quelques secondes, j’ai aperçu un homme que je n’avais jamais vraiment rencontré. Plus de sourire charmeur, plus de douceur calculée. Seulement une colère froide, celle de quelqu’un qui n’avait pas l’habitude qu’on lui résiste.

Puis il a désigné le dossier.

— Nous avons des choses plus importantes à régler. Assieds-toi.

— Pourquoi ?

— Parce que tu es ma femme.

J’ai regardé l’alliance à mon doigt.

La veille encore, ce mot m’aurait fait sourire.

À présent, il ressemblait à une menace.

— Je suis peut-être ta femme depuis quelques heures, ai-je répondu. Mais je ne suis pas ta propriété.

J’ai fait demi-tour.

— Élise, si tu sors par cette porte, ne t’attends pas à ce que les choses soient faciles.

Je me suis arrêtée, sans me retourner.

— Elles le sont déjà beaucoup moins depuis que tu m’as frappée.

Et je suis partie.

Ce que Nathalie m’a révélé à l’hôpital a tout changé.

J’y suis retournée en début d’après-midi. Elle était assise dans son lit, le visage pâle, un pansement au-dessus de l’oreille. Elle m’a accueillie avec un sourire fragile, puis a vérifié que la porte était fermée.

— Tu es venue seule ?

— Oui.

Elle a serré les draps entre ses doigts.

— Gérard a toujours été un homme qui aime contrôler les autres. Au début, il contrôlait l’argent. Ensuite, mes sorties, mes vêtements, mes fréquentations. Puis il a commencé à me faire peur.

Elle s’est interrompue.

— Pourquoi ne l’avez-vous jamais quitté ?

— Parce qu’il m’a convaincue que je n’avais nulle part où aller. Et parce qu’il avait quelque chose sur moi.

— Quoi ?

Nathalie a regardé la fenêtre.

— Une dette qui n’était pas la mienne.

Elle m’a raconté qu’au début de leur mariage, Gérard avait créé une petite société immobilière. Elle travaillait alors dans une agence comptable et lui faisait confiance. Il lui avait demandé de signer plusieurs documents, en prétendant qu’il s’agissait de formalités administratives.

Elle avait signé.

Des années plus tard, elle avait découvert que son nom figurait sur des garanties de prêts, des reconnaissances de dette et des documents concernant des sociétés qui n’avaient, en réalité, presque aucune activité.

— Quand j’ai voulu comprendre, il m’a montré des copies de mes signatures. Il m’a dit que si je le dénonçais, je risquais la prison autant que lui.

— Mais vous n’aviez rien fait volontairement.

— Je le sais aujourd’hui. À l’époque, j’avais peur. Il m’a aussi menacée de faire accuser Bastien si je parlais.

J’ai pensé à mon mari.

— Bastien était au courant ?

Nathalie a fermé les yeux.

— Pas au début. Puis il a grandi. Il a compris que son père pouvait faire disparaître des dettes, arranger des papiers, obtenir de l’argent que personne ne réclamait pendant des années. Gérard lui a appris à se taire, puis à participer.

Une nausée m’a envahie.

— Et moi, dans tout ça ?

Elle m’a demandé mon nom de famille complet, celui que je portais avant mon mariage.

Je le lui ai donné.

Elle a blêmi.

— Ton père s’appelait-il Philippe Morel ?

Je me suis redressée.

— Oui. Pourquoi ?

Nathalie s’est mise à trembler.

Mon père avait été expert-comptable. Il était mort six ans plus tôt, après une courte maladie. Je savais qu’il avait travaillé pour plusieurs entreprises de la région lyonnaise, mais il parlait rarement de ses dossiers. Il disait toujours que la discrétion faisait partie de son métier.

Nathalie m’a expliqué qu’il avait audité certaines sociétés liées à Gérard, quinze ans auparavant.

Il avait découvert des anomalies financières importantes : des prêts obtenus grâce à de fausses garanties, des factures artificiellement gonflées et des transferts d’argent entre plusieurs sociétés.

Il avait refusé de valider les comptes.

Quelques semaines plus tard, son contrat avait été rompu.