— Ton père avait conservé des copies de certains documents, m’a dit Nathalie. Gérard les cherchait depuis des années.

Je suis restée immobile.

— Vous êtes en train de me dire que Bastien m’a épousée pour retrouver les papiers de mon père ?

— Je ne peux pas te dire ce que Bastien savait au départ. Mais il y a environ deux ans, Gérard a découvert que ton père avait laissé une partie de ses archives à sa famille. Il s’est mis à poser des questions. Il a fait des recherches sur toi.

Elle m’a regardée droit dans les yeux.

— Et quelques mois après, Bastien est apparu dans ta vie.

J’ai revu notre première rencontre, dans un café près de mon bureau. Il avait engagé la conversation avec une aisance désarmante. Il s’était souvenu de mon prénom, de mon travail, de mes habitudes. Il m’avait dit qu’il croyait aux rencontres qui changeaient une vie.

J’avais pris cela pour du romantisme.

À présent, chaque détail me paraissait suspect.

— Il savait que j’étais la fille de Philippe Morel ?

— Oui. J’ai vu son père lui montrer une photographie de toi avant même que vous ne soyez officiellement ensemble.

Mes mains sont devenues glacées.

— Pourquoi ne m’avoir rien dit avant le mariage ?

Nathalie a baissé la tête.

— Parce que je n’avais pas de preuves suffisantes. Et parce que Gérard m’avait avertie que si je parlais, il ferait porter toutes les responsabilités à Bastien. Je me suis raconté que mon fils n’était pas comme son père. Je voulais y croire.

Elle a essuyé une larme.

— Mais hier soir, quand il t’a frappée pour m’empêcher de parler, j’ai compris que mon silence ne protégeait plus personne.

Elle a ensuite prononcé une phrase que je n’oublierai jamais :

— Gérard ne voulait pas seulement que tu épouses son fils. Il voulait entrer dans ta famille par la seule porte qui lui restait.

Le soir même, je suis retournée chez mon père.

La maison appartenait désormais à ma mère, mais elle avait conservé le bureau de mon père presque intact. Les étagères, son vieux fauteuil en cuir, les classeurs soigneusement étiquetés : tout était encore à sa place.

Je lui ai raconté ce qui s’était passé au mariage et ce que Nathalie venait de m’apprendre.

Elle est restée silencieuse longtemps.

Puis elle a ouvert un tiroir qu’elle n’avait pas touché depuis des années.

— Ton père m’avait demandé de garder ceci au cas où quelqu’un viendrait un jour le réclamer.

Elle en a sorti une petite clé en laiton et une enveloppe jaunie portant une inscription de sa main :

« À remettre à Élise si les Morel sont de nouveau menacés. »

J’ai senti mes jambes faiblir.

À l’intérieur de l’enveloppe se trouvait une courte lettre.

Mon père y expliquait qu’il avait conservé les preuves de certaines opérations suspectes impliquant plusieurs sociétés immobilières. Il précisait qu’il n’avait jamais voulu que je sois mêlée à cette affaire. Mais il craignait qu’un jour, les personnes concernées ne cherchent à récupérer les documents ou à les faire disparaître.

Il avait placé une partie des archives dans un coffre bancaire.

La clé en laiton portait un numéro.

Le lendemain matin, accompagnée de ma mère et d’une avocate, j’ai contacté la banque.

Le coffre existait toujours.

À l’intérieur, nous avons trouvé des relevés, des contrats, des copies de virements et une clé USB accompagnée d’un carnet de notes.

Les documents étaient suffisamment nombreux pour justifier un examen approfondi par des professionnels. Ils ne prouvaient pas, à eux seuls, chaque infraction soupçonnée, mais ils révélaient une organisation financière bien plus vaste que ce que Nathalie m’avait raconté.

Plusieurs sociétés avaient servi à déplacer des fonds. Des garanties semblaient avoir été établies sur des biens dont la propriété était contestée. Et certains documents portaient des signatures que mon père avait expressément signalées comme suspectes.

Puis j’ai découvert une feuille portant le nom de Bastien.

Il y figurait comme bénéficiaire d’un virement important, effectué quelques mois avant notre rencontre.

La date m’a glacée.

Bastien m’avait abordée trois semaines plus tard.

Je n’avais plus besoin de me demander si mon mariage avait été précipité par hasard.

Mais une question demeurait : était-il seulement complice de son père, ou avait-il joué un rôle plus important ?

La réponse est arrivée plus vite que prévu.

Trois jours après notre mariage, Bastien s’est présenté chez ma mère.

Il n’avait pas prévenu.

Il se tenait devant la porte avec un bouquet de roses blanches, les mêmes fleurs que celles qui décoraient notre réception.

— Je veux parler à Élise.

Ma mère a refusé de le laisser entrer.

— Elle ne veut pas te voir.

Il a posé le bouquet sur le seuil.