L’homme fit deux pas dans le salon, puis s’arrêta en découvrant Mathieu.
— Ah. Voilà donc le fils prodige.
Il eut un rire bref et mauvais avant de brandir son dossier cartonné.
— Vous tombez bien, monsieur l’architecte. Votre mère et moi avons quelques petites choses à régler.
— Sortez de chez mes parents, répondit Mathieu.
L’homme pencha la tête, comme s’il venait d’entendre une plaisanterie.
— C’est chez vos parents, maintenant ? Parce que depuis des mois, c’est moi qui m’occupe de certaines dépenses que votre mère ne peut plus assumer.
— Quelles dépenses ?
— Celles qu’elle m’a demandé de prendre en charge.
Colette devint livide.
— C’est faux. Je ne t’ai jamais demandé de venir ici.
— Ah bon, Colette ? Et ça, qu’est-ce que c’est ?
Il ouvrit le dossier et laissa tomber plusieurs feuilles sur la table. Certaines étaient froissées, d’autres tachées par la pluie. Mathieu se pencha.
Des reçus.
Des dizaines de reçus.
Certains portaient le nom de Colette Delmas, accompagné d’une signature. D’autres mentionnaient des sommes de 150, 300 ou 500 euros. Plusieurs étaient datés des huit derniers mois, exactement depuis le début des prélèvements de 3 800 euros que Mathieu effectuait pour l’aide à domicile de ses parents.
En haut d’une feuille, il lut :
Avance exceptionnelle — hébergement, alimentation et dépenses familiales.
Plus bas, une autre mention le glaça :
Versement reçu de Mme Colette Delmas : 1 200 euros.
Mathieu releva les yeux.
— Maman, qu’est-ce que c’est ?
Colette s’agrippa au bord de la table. Elle semblait chercher une réponse dans les visages autour d’elle, mais personne ne pouvait parler à sa place.
L’homme ricana.
— Demandez-lui donc. Votre mère sait très bien ce qu’elle me doit.
— Je ne te dois rien ! s’écria Colette.
Henri essaya de se redresser dans son fauteuil. Un son rauque sortit de sa gorge. Sa main valide se tendit vers les papiers.
Inès s’approcha aussitôt pour vérifier qu’il respirait correctement, puis remit le coussin derrière ses épaules. Noé, lui, s’était recroquevillé contre le mur, les mains plaquées sur ses oreilles.
Mathieu observa cette scène et sentit sa colère changer de direction.
— Je vous ai demandé de sortir.
— Vous allez me faire quoi ? Appeler la police ? Allez-y ! Mais avant, demandez à votre mère pourquoi elle a signé ces reçus.
L’homme posa brutalement le dossier sur la table.
— Je m’appelle Sébastien Morel. Je suis le père de Noé. Et pendant que vous jouiez au sauveur à distance avec votre virement mensuel, votre mère me donnait de l’argent pour que je laisse sa famille tranquille.
Le silence qui suivit sembla aspirer tout l’air du salon.
Mathieu regarda sa mère.
— C’est vrai ?
Colette porta les deux mains à son visage.
— Je peux t’expliquer.
— Alors explique.
Elle secoua la tête, incapable de commencer.
Sébastien profita de son hésitation pour avancer vers Inès.
— Allez, viens, maintenant. On rentre.
Inès se plaça immédiatement devant Noé.
— Il ne partira pas avec toi.
— C’est mon fils !
— Alors comporte-toi comme son père.
Sébastien leva la main dans un geste menaçant. Mathieu s’interposa, sans le toucher.
— Vous ne vous approcherez ni d’elle ni de cet enfant.
— Tu ne sais rien de notre histoire !
— C’est exact. Et je vais éviter de faire semblant de la connaître. Mais je sais que vous venez d’entrer de force chez mes parents, que vous menacez des gens et que cet enfant est terrifié.
Il sortit son téléphone.
— Vous allez quitter cette maison. Si vous refusez, j’appelle la police.
Sébastien fixa l’écran, puis les personnes présentes. Pour la première fois, son assurance vacilla.
— Vous allez tous le regretter.
Il ramassa son dossier, mais plusieurs feuilles glissèrent à nouveau sur le sol. Il les laissa derrière lui et sortit en claquant la porte.
Personne ne bougea pendant plusieurs secondes.
Puis Noé se mit à pleurer plus fort.
Inès s’agenouilla devant lui.
— C’est fini pour ce soir, mon cœur. Tu es ici, tu es en sécurité.
Mathieu détourna le regard. Il venait de comprendre qu’il n’avait pas été le seul à vivre dans l’ignorance.
Il avait payé pour protéger ses parents.
Mais, dans cette maison, tout le monde avait essayé de protéger quelqu’un en silence.
Et ce silence avait laissé la place aux mensonges.
Une heure plus tard, Noé dormait sur le canapé, la tête posée sur les genoux de sa mère. Inès avait refusé de rentrer chez elle tant qu’elle ne serait pas certaine que Sébastien ne rôdait plus dans la rue.
Mathieu avait appelé les services d’urgence pour signaler l’intrusion et les menaces. Il avait ensuite contacté un médecin afin de vérifier l’état de son père et de revoir les conditions de ses soins. Henri avait besoin d’une prise en charge adaptée, notamment pour les repas et la surveillance après son AVC. Il n’était pas question de laisser la situation continuer ainsi.