Une fois les premières démarches lancées, Mathieu s’assit en face de sa mère.

Les reçus étaient étalés entre eux.

— Depuis combien de temps lui donnes-tu de l’argent ?

Colette regarda ses mains.

— Depuis le mois de juin.

Mathieu calcula rapidement. Huit mois.

— Combien ?

— Je ne sais pas exactement.

— Maman.

Elle ferma les yeux.

— Environ 9 000 euros. Peut-être davantage.

Mathieu sentit son visage se raidir.

Il payait 3 800 euros chaque mois à une société censée assurer la présence d’auxiliaires de vie auprès de ses parents. En huit mois, cela représentait 30 400 euros.

À cela s’ajoutaient les sommes que sa mère avait versées à Sébastien, ainsi que les achats qu’Inès avait effectués pour la maison.

Mais une question demeurait.

— Pourquoi lui donner autant d’argent ?

Colette regarda Noé, endormi de l’autre côté de la pièce.

— Parce qu’il savait des choses sur Inès. Et parce que j’avais peur.

Inès releva la tête.

— Colette, tu n’es pas obligée de tout raconter ce soir.

— Si, répondit la vieille femme. J’aurais dû le faire depuis longtemps.

Elle prit une grande inspiration.

— Au début, Sébastien venait simplement demander de l’argent. Il disait qu’il était en difficulté, qu’il avait perdu son travail, qu’il devait payer son loyer. Je lui ai donné une première somme parce que je ne voulais pas que Noé manque de quoi manger.

— Tu ne m’as rien dit, murmura Mathieu.

— Je sais.

— Tu aurais pu me demander de l’aide.

— Tu m’aurais demandé pourquoi je lui donnais de l’argent. Et j’aurais dû te dire qu’Inès venait presque tous les jours.

Mathieu se tourna vers la jeune femme.

— Pourquoi venait-elle ici ?

Inès hésita, puis regarda Henri.

— Votre père m’a aidée quand Noé était tout petit.

Elle expliqua qu’elle avait emménagé dans le quartier huit ans plus tôt, alors qu’elle venait de quitter Sébastien. Elle travaillait à l’époque comme employée de nettoyage dans plusieurs bureaux. Ses horaires changeaient constamment, ses revenus étaient irréguliers et elle avait du mal à trouver une solution de garde pour son fils.

Un soir d’hiver, elle avait retrouvé Noé fiévreux et n’avait personne à appeler. Henri, qui la connaissait de vue parce qu’elle aidait parfois une voisine âgée de l’immeuble, lui avait proposé de rester chez lui le temps qu’elle trouve un médecin et une solution pour son enfant.

Il ne lui avait demandé ni argent ni service en échange.

— Il m’a simplement dit : « Un enfant ne devrait jamais payer les erreurs des adultes », raconta Inès.

Elle essuya discrètement ses joues.

— Après mon départ de chez Sébastien, j’ai eu beaucoup de mal à reconstruire ma vie. Votre père m’a aidée à remplir des papiers, à chercher une formation et à trouver une association qui pouvait m’accompagner. Il n’a jamais cherché à savoir ce que je pouvais lui rendre.

Mathieu regarda son père.

Henri cligna lentement des yeux. Il essayait de parler, mais les mots restaient difficiles à former depuis son AVC.

— Alors, quand il est tombé malade, poursuivit Inès, je suis venue prendre de ses nouvelles. Au début, votre mère m’a dit que des professionnels s’occupaient de lui. Puis j’ai découvert qu’elle était épuisée, qu’elle ne dormait presque plus et que les visites n’étaient pas aussi régulières qu’elle le croyait.

— Pourquoi ne m’as-tu pas appelé ? demanda Mathieu.

— Je n’avais pas ton numéro. Et ta mère me répétait que tu payais déjà beaucoup, que tu travaillais énormément et qu’elle ne voulait pas te faire peur.

Colette hocha la tête, honteuse.

— J’avais peur que tu découvres que je n’arrivais plus à m’occuper de ton père.

Mathieu sentit sa colère s’effondrer sous le poids d’une tristesse plus difficile à supporter.

Sa mère avait voulu lui épargner des inquiétudes. Inès avait voulu respecter leur intimité. Son père avait voulu aider une jeune femme sans rien attendre en retour.

Et lui, persuadé d’avoir tout organisé, avait cessé de regarder ce qui se passait réellement dans cette maison.

Mais il restait les reçus.

— Maman, pourquoi Sébastien prétend-il que tu lui devais cet argent ?

Colette se redressa légèrement.

— Parce qu’il m’a fait croire qu’il pouvait nous aider à obtenir davantage de soutien pour ton père.

Elle raconta qu’il s’était présenté comme quelqu’un qui connaissait des personnes dans une entreprise de services à domicile. Il avait promis de faire accélérer certaines démarches et de trouver des intervenants supplémentaires. En échange, il réclamait des avances pour régler des frais administratifs, disait-il.

Au début, Colette avait hésité. Puis Sébastien lui avait montré des documents portant le nom de la société qui employait les auxiliaires de vie.

Elle avait cru qu’il avait réellement des contacts.