— Il m’a dit que si je ne payais pas, le contrat de ton père risquait d’être interrompu, expliqua-t-elle. Il savait que je ne pouvais pas prendre ce risque.

Mathieu se leva.

— Et les reçus ?

— Il me les faisait signer pour prouver que je lui avais remis de l’argent. Il disait que c’était nécessaire pour ses comptes.

— Tu as signé sans vérifier ce qu’ils disaient ?

Colette se mit à pleurer.

— Oui.

Mathieu prit un des papiers. Certaines mentions étaient si vagues qu’elles pouvaient correspondre à presque n’importe quelle dépense. D’autres parlaient d’une prétendue dette personnelle.

Il comprit alors que les reçus ne racontaient pas toute l’histoire. Ils prouvaient que sa mère avait remis de l’argent, mais ils ne démontraient ni que les sommes étaient dues, ni que les services promis avaient été fournis.

Il faudrait vérifier chaque paiement, chaque document et chaque explication.

— Il t’a trompée, dit-il enfin.

— Peut-être. Mais j’ai signé. J’aurais dû t’en parler.

— Oui, maman. Tu aurais dû.

Il ne chercha pas à adoucir cette vérité. Il ne voulait pas non plus la punir pour avoir eu peur.

— Mais tu n’aurais jamais dû avoir à gérer tout ça seule.

Colette leva vers lui un visage bouleversé.

— Tu vas me pardonner ?

Mathieu s’assit à nouveau.

— Je ne sais pas encore comment je vais digérer tout ça. Mais je ne vais pas te laisser seule avec ce problème.

Le lendemain matin, Mathieu se rendit au siège de la société d’aide à domicile.

Il avait pris rendez-vous avec le responsable d’agence dès l’aube. Dans son sac, il avait apporté le contrat initial, les relevés de prélèvements et un tableau récapitulatif des visites que sa mère avait consignées dans son cahier.

Le directeur, un homme d’une cinquantaine d’années nommé M. Perrin, commença par expliquer que les services avaient été fournis conformément au contrat.

— Votre père bénéficie d’une formule renforcée, monsieur Delmas. Elle comprend plusieurs interventions et un suivi régulier.

— Alors montrez-moi les feuilles de présence.

M. Perrin consulta son ordinateur.

— Nous allons devoir retrouver certains documents.

— Non. Je veux les relevés des huit derniers mois, les horaires des intervenants, les comptes rendus de passage et les justificatifs des prestations facturées. Mon père a besoin d’une aide réelle, pas d’une formule imprimée sur une facture.

Le directeur perdit son sourire.

— Il peut y avoir des erreurs de transmission.

— Alors nous allons les identifier.

Mathieu posa le cahier de sa mère sur le bureau.

Il contenait des dates, des heures et de brèves notes : « personne venue », « appel sans réponse », « passage de vingt minutes », « Inès reste jusqu’au dîner ».

Il ne s’agissait pas encore d’une preuve définitive de manquement de la société, mais c’était assez précis pour justifier une comparaison avec ses propres registres.

Après plusieurs échanges, M. Perrin accepta de transmettre les documents à un représentant désigné par Mathieu et de faire vérifier les facturations contestées. Une partie des prestations facturées ne correspondait pas clairement aux passages consignés dans les documents disponibles.

Mathieu exigea une révision du plan de soins de son père, ainsi qu’une confirmation écrite des interventions réellement prévues. Il demanda également les coordonnées d’un interlocuteur chargé de répondre aux réclamations.

En quittant l’agence, il appela un médecin coordinateur et organisa une évaluation à domicile.

Puis il contacta une assistante sociale pour examiner les aides auxquelles ses parents pouvaient prétendre.

Il ne voulait plus qu’un virement mensuel tienne lieu de surveillance.

Les jours suivants révélèrent d’autres éléments.

Les enquêteurs chargés d’examiner les menaces de Sébastien recueillirent les témoignages de Colette et d’Inès. Celle-ci expliqua qu’elle avait quitté le domicile commun huit ans auparavant, après une longue période de contrôle et d’intimidation. Elle avait tenté de préserver Noé de leurs conflits, mais Sébastien continuait à se présenter quand il estimait avoir un droit sur elle.

Les documents qu’il avait laissés chez les Delmas furent examinés. Certains reçus semblaient avoir été rédigés pour faire passer des sommes versées volontairement sous couvert de frais pour des dettes reconnues. D’autres ne comportaient aucune justification vérifiable.

Colette admit qu’elle avait parfois payé pour que Sébastien cesse de l’appeler, de la menacer ou de venir chez elle.

Elle ne voulait pas que Mathieu s’inquiète. Elle ne voulait pas non plus qu’Inès subisse des représailles à cause de son aide à Henri.

Mais ces paiements n’avaient pas réglé le problème. Ils avaient seulement donné à Sébastien une raison supplémentaire de revenir.

Inès, de son côté, accepta d’être accompagnée par une association spécialisée dans les violences au sein du couple et l’accès aux droits. Elle ne souhaitait pas que Mathieu prenne les décisions à sa place. Elle voulait pouvoir protéger Noé, travailler et reconstruire une vie dans laquelle elle n’aurait plus à anticiper les réactions d’un homme avant chaque geste.