Camille ne répondit pas à la question de son père.

Sur le brancard, elle fixait le plafond blanc des urgences. Chaque vibration du chariot lui arrachait une douleur qui remontait jusqu’à l’épaule. Mais ce qui lui faisait le plus mal n’était pas son bras cassé.

C’était cette phrase.

Si tu dis que c’est ta sœur, tu peux faire une croix sur ton père.

Patrick Moreau avait prononcé ces mots sans hésiter. Pas une fois il ne lui avait demandé si elle avait peur, si elle souffrait ou si elle pourrait encore jouer du piano. Il voulait seulement qu’elle se taise.

La médecin, la docteure Sophie Garnier, revint avec le compte rendu de l’imagerie.

— Camille, la fracture est sérieuse. Nous allons devoir réduire le déplacement et immobiliser votre bras. Ensuite, il faudra une rééducation adaptée. Je préfère être honnête avec vous : personne ne peut vous garantir aujourd’hui quand vous retrouverez toute votre mobilité.

Camille sentit ses yeux se remplir de larmes.

— J’avais un examen ce matin.

— Un examen de quoi ?

— De piano. J’ai travaillé pendant des mois.

La médecin s’assit près d’elle.

— Je comprends que ce soit important. Nous allons faire tout ce qui est nécessaire pour soigner votre bras. Mais il faudra aussi que vous puissiez vous reposer et vous sentir en sécurité.

À ces derniers mots, Camille tourna instinctivement la tête vers son père.

Patrick lui adressa un regard sévère.

— Elle est en sécurité. C’est une histoire de famille.

La docteure Garnier ne répondit pas. Elle demanda simplement à Patrick de sortir pendant qu’elle terminait l’examen.

Dès que la porte se referma, Camille murmura :

— Ce n’était pas le vent.

La médecin ne manifesta ni surprise ni incrédulité.

— Alors, racontez-moi ce qui s’est passé, à votre rythme.

Camille hésita. Elle avait passé sa vie à protéger les autres des conséquences de leurs actes. Après la mort de sa mère, elle avait pris l’habitude de se taire pour ne pas ajouter de problèmes à ceux de son père. Elle avait accepté les remarques, les injustices et les petites humiliations, parce qu’elle se disait qu’une famille devait rester unie.

Mais cette fois, son silence risquait de lui coûter bien davantage qu’une dispute.

Elle raconta le portail, le regard de Léa, la manière dont sa sœur avait saisi le battant et tiré brusquement. Elle parla aussi de la carte bancaire et des 1 280 euros disparus.

La médecin l’écouta jusqu’au bout.

— Je vais consigner vos déclarations dans votre dossier, expliqua-t-elle. Vous pouvez demander de l’aide sans avoir à décider de tout aujourd’hui. Et si vous craignez des représailles à votre retour, dites-le-nous.

Camille hocha la tête.

Pour la première fois depuis l’accident, elle ne se sentit pas obligée de justifier sa douleur.

La caméra du voisin

À quelques rues de là, Bernard Lenoir tournait en rond dans son salon.

Il avait reçu le message de Camille à 8 h 02. Il avait immédiatement essayé de la rappeler, mais quelqu’un avait décroché puis raccroché sans parler. Lorsqu’il avait téléphoné à la maison, Patrick lui avait assuré que Camille était tombée en sortant.

Bernard connaissait Patrick depuis plus de dix ans. Il avait pourtant remarqué, au fil des années, combien Camille semblait devoir mériter chaque petite liberté.

À 10 h 17, il reçut un nouveau message, envoyé depuis le téléphone d’une infirmière :

Je suis à l’hôpital. Papa veut que je mente. Aidez-moi.

Bernard prit ses clés et partit.

Avant de rejoindre l’hôpital, il s’arrêta chez M. Delmas, le voisin qui avait installé une caméra de surveillance au-dessus de son garage. Les deux hommes se connaissaient de vue, mais Bernard lui expliqua l’urgence de la situation.

— Je ne vous demande pas de me croire sur parole, dit-il. Je vous demande seulement de vérifier si votre caméra a enregistré ce qui s’est passé devant le portail des Moreau.

M. Delmas fronça les sourcils.

— J’ai entendu un cri ce matin. J’ai regardé par la fenêtre, mais tout était déjà terminé. Je n’ai pas pensé à vérifier les images.

Il ouvrit son ordinateur, sélectionna l’enregistrement de la matinée et fit défiler la vidéo.

À 7 h 31, Patrick apparaissait près du portail. Il examinait le mécanisme, puis se tournait vers Léa. La caméra n’enregistrait pas le son, mais les gestes étaient visibles.

Patrick montrait le ressort, puis le battant. Il désignait ensuite la rue, avant de rentrer dans la maison.

Léa restait dehors.

Quatre minutes plus tard, Camille arrivait avec son dossier de partitions. Elle semblait pressée. Elle parlait à sa sœur, puis se plaçait contre le portail pour le retenir.

Léa regardait autour d’elle.

Elle saisissait le battant à deux mains.

Et elle tirait.