Madeleine s’interrompit. Sa respiration devint courte, et Anaïs se précipita pour ajuster le coussin derrière son dos.

Gabriel, lui, ne regardait plus sa mère.

Il regardait la photographie.

On y voyait un jeune Henri de Montferrand, une femme aux cheveux bruns et un bébé enveloppé dans une couverture bleue. Au dos, trois mots avaient été écrits à la main : « Anaïs, printemps 1997 ».

— C’est impossible, murmura-t-il. Papa ne m’a jamais parlé d’une autre fille.

Madeleine ferma les yeux.

— Ton père a passé vingt-neuf ans à essayer de réparer ce qu’il avait laissé se briser.

— Réparer quoi ? Qui était Claire Morel ?

Anaïs recula d’un pas. Son visage était devenu livide.

— Morel, c’est le nom de ma mère adoptive, dit-elle. Elle m’a élevée à partir de mes six mois. Elle m’a toujours expliqué que ma mère biologique était morte peu après ma naissance. Je n’ai jamais connu son nom complet.

Madeleine se tourna vers elle.

— Claire était infirmière. Elle travaillait dans une clinique privée où ton père avait été hospitalisé après un accident de voiture. Il avait alors trente-deux ans. Il était fiancé à une femme choisie par sa famille, mais son mariage n’avait rien d’un mariage d’amour.

Elle marqua une pause, épuisée.

— Claire était différente de toutes les personnes qu’il fréquentait. Elle ne connaissait pas les codes de notre monde et ne cherchait pas à les apprendre. Elle lui parlait comme à un homme ordinaire. Henri est tombé amoureux d’elle.

Gabriel s’assit lentement.

Il avait passé son enfance à entendre parler de son père comme d’un homme brillant, exigeant et parfois cruel, mais toujours maître de ses décisions. Il découvrait maintenant un homme qui avait aimé quelqu’un en secret et n’avait pas eu le courage de défendre cet amour.

— Et toi, tu savais qu’elle était enceinte ? demanda-t-il.

— Oui.

— Depuis le début ?

Madeleine détourna le regard.

— Depuis le début.

Le silence qui suivit fut plus violent qu’un cri.

— Tu as laissé cette femme disparaître pendant vingt-neuf ans ?

— J’ai fait quelque chose dont je porte la honte depuis ce jour.

— Ce n’est pas une réponse !

Gabriel se leva si brusquement que son fauteuil heurta la bibliothèque.

Anaïs ne bougeait plus. Elle tenait la photographie entre ses doigts comme si elle risquait de se désagréger.

Madeleine reprit, d’une voix presque inaudible :

— Lorsque la grossesse a été découverte, le père d’Henri a menacé de le déshériter. Il craignait qu’une liaison avec une infirmière ne compromette les négociations qui devaient permettre à la famille de reprendre plusieurs hôtels en difficulté. Henri a voulu quitter Paris avec Claire. Il avait même acheté un petit appartement à Lyon.

— Alors pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? demanda Gabriel.

— Parce que ton grand-père lui a fait croire que Claire avait accepté de partir seule. Il lui a montré une lettre dans laquelle elle disait ne plus vouloir le revoir. Cette lettre était fausse.

Anaïs porta la main à sa bouche.

— Qui l’a écrite ?

Madeleine ferma les yeux.

— Moi.

Gabriel la fixa, incapable de parler.

— J’avais vingt-neuf ans de moins et je croyais protéger notre famille. J’ai rencontré Claire, je lui ai promis de l’aider, puis j’ai fait exactement le contraire. J’ai écrit cette lettre à sa place. Je lui ai dit qu’Henri ne voulait plus la voir. Je lui ai fait croire qu’il avait choisi son avenir et qu’elle ne devait plus jamais le contacter.

— Tu as détruit leur vie pour préserver la réputation des Montferrand ?

— Oui.

Madeleine se mit à pleurer, mais ses larmes ne changèrent rien à ce qu’elle venait d’avouer.

— Claire a quitté Paris. Quelques mois plus tard, elle a donné naissance à Anaïs. Henri n’a appris l’existence de sa fille que beaucoup plus tard, lorsque ton grand-père a fini par lui révéler une partie de la vérité. Il a cherché Claire pendant des années.

— Et l’accident ? demanda Anaïs.

Madeleine baissa les yeux.

— Claire est morte dans un accident de voiture alors qu’Anaïs n’avait que six mois. C’est la version officielle. Mais, peu avant sa mort, elle avait demandé à un avocat de prendre contact avec Henri. Elle voulait que sa fille connaisse son père.

— Tu sais donc que ce n’était pas un accident ?

— Je ne sais pas si quelqu’un a provoqué cet accident. Je sais seulement que ton grand-père a fait disparaître des documents et qu’il a payé des gens pour que certaines questions ne soient jamais posées.

Gabriel sentit un froid lui traverser le corps.

— Et tu as gardé le silence.

— Oui.

— Même après la mort de papa ?

Madeleine hocha la tête.