— Henri avait découvert une partie de ce que j’avais fait. Il m’a demandé de retrouver Anaïs et de lui remettre les documents. J’ai promis de le faire. Mais j’ai eu peur. Peur de perdre ma place dans cette famille, peur que tout ce que nous avions construit soit détruit par la vérité. Alors j’ai attendu.

Elle regarda Anaïs.

— J’ai attendu vingt-neuf ans. Et maintenant, je suis en train de mourir avec ce secret.

Anaïs posa la photographie sur ses genoux.

— Vous saviez qui j’étais lorsque vous m’avez embauchée ?

Madeleine resta silencieuse.

Cette fois, Gabriel comprit avant elle.

— Maman… réponds-lui.

— Oui, murmura Madeleine. J’ai fait vérifier son identité avant de l’engager. Lorsque j’ai vu son dossier, j’ai reconnu le nom de Claire. J’ai comparé les dates, les documents, les photographies. Je savais presque immédiatement.

Anaïs recula comme si Madeleine venait de la frapper.

— Vous m’avez fait entrer dans cette maison en sachant que j’étais la fille de Claire ?

— Je voulais te connaître avant de te dire la vérité.

— En me laissant nettoyer vos chambres ? En me laissant servir vos repas pendant que vous saviez que j’étais votre petite-fille ?

Madeleine se mit à sangloter.

— Je ne savais pas comment te le dire.

— Vous auriez pu commencer par me dire mon nom.

Anaïs posa doucement la photographie sur le lit.

— J’ai passé toute ma vie à croire que ma mère était morte sans avoir eu le temps de me connaître. Et vous saviez qu’elle avait essayé de me donner une famille.

Elle sortit de la chambre sans un mot.

Gabriel fit un mouvement pour la suivre, mais sa mère lui saisit le poignet.

— Laisse-la respirer.

Il regarda la main frêle qui retenait la sienne.

— Tu n’as plus le droit de me dire comment protéger quelqu’un, maman.

Il se dégagea doucement et quitta la pièce.

Anaïs était assise dans la petite buanderie, le dos contre un placard, les mains posées sur ses genoux. C’était l’endroit où elle se réfugiait parfois pendant ses pauses. Elle avait toujours aimé son calme.

Gabriel s’arrêta sur le seuil.

— Je peux entrer ?

— Vous êtes chez vous.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

Elle leva les yeux vers lui.

Il attendit.

— Oui, finit-elle par dire.

Gabriel s’assit sur une chaise, à quelques mètres d’elle.

Pour la première fois depuis qu’elle travaillait dans sa maison, il ne portait ni costume impeccable ni expression de dirigeant pressé. Il avait l’air d’un homme qui venait de découvrir que son enfance reposait sur des omissions.

— Je ne sais pas quoi te dire.

— Alors ne dis rien.

Il acquiesça.

Pendant quelques minutes, ils restèrent silencieux. Puis Gabriel posa la photographie entre eux.

— Je suis désolé.

Anaïs eut un rire amer.

— De quoi exactement ? De ne pas avoir su que j’existais ? De m’avoir traitée comme une employée sans jamais me demander qui j’étais ? Ou de découvrir aujourd’hui que tu as une sœur au moment où tu apprends qu’elle possède une partie de ton entreprise ?

Gabriel encaissa chaque question sans se défendre.

— Des trois, dit-il finalement. Et probablement de beaucoup d’autres choses que je ne comprends pas encore.

Anaïs baissa les yeux.

— Je ne suis pas venue ici pour l’argent. Quand j’ai répondu à l’annonce, je cherchais un emploi stable. Je ne savais même pas qui était Henri de Montferrand.

— Je te crois.

— Tu ne me connais pas.

— Non. Mais je sais que tu as passé des mois auprès de ma mère alors que personne ne te le demandait. Je sais que tu l’as aidée quand elle avait peur, et que tu as continué à faire ton travail sans réclamer de reconnaissance. Je ne sais pas encore qui tu es, mais je sais que tu mérites mieux que mes suppositions.

Anaïs resta silencieuse.

— L’acte notarié, reprit Gabriel, doit être vérifié. Nous ne devons rien décider sur la base d’une enveloppe. Si les documents sont authentiques, tu as des droits qu’il faut respecter. Et si tu veux connaître la vérité sur la mort de ta mère, je t’aiderai à retrouver les archives.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas reproduire ce que ma famille a fait. Je ne veux pas décider à ta place de ce que tu dois savoir.

Pour la première fois, Anaïs le regarda sans méfiance immédiate.

— Je veux voir tous les documents. Pas seulement ceux que votre mère a choisis de nous montrer.

— D’accord.

— Et je veux un avocat qui ne travaille pas pour votre groupe.

— Tu en auras un indépendant.

— Je ne veux pas que vous contrôliez l’argent, les papiers ou les conclusions de l’enquête.