Gabriel acquiesça de nouveau.
— Tu as raison.
Elle se leva.
— Alors, commençons par là.
Le lendemain matin, Gabriel contacta une étude notariale indépendante et demanda à son conseil d’administration de suspendre toute décision concernant les parts attribuées à Anaïs jusqu’à ce que les documents soient authentifiés. Il ne voulait ni dissimuler l’existence de sa sœur ni lui promettre un héritage dont la validité juridique restait à confirmer.
Anaïs choisit sa propre avocate, Maître Delphine Arnaud, spécialisée dans les successions et les affaires patrimoniales complexes.
Lors du premier rendez-vous, l’avocate examina la reconnaissance de paternité, l’acte notarié et les documents annexes.
— Ces pièces sont suffisamment sérieuses pour justifier une vérification approfondie, expliqua-t-elle. Mais nous devons confirmer leur authenticité, comprendre les dispositions prises par votre père biologique et vérifier si les droits évoqués dans l’acte sont toujours applicables.
Anaïs acquiesça.
— Je veux connaître la vérité, même si elle ne me rapporte rien.
Maître Arnaud lui adressa un regard attentif.
— C’est une position importante. Nous allons travailler dans cet ordre : établir votre filiation, retracer les dispositions patrimoniales et retrouver les documents concernant votre mère. Aucun de ces éléments ne doit être confondu avec les autres.
L’enquête prit plusieurs semaines.
Les archives notariales confirmèrent qu’Henri avait bien reconnu Anaïs dans un acte établi plusieurs années avant sa mort. D’autres documents démontrèrent qu’il avait organisé un transfert de parts à son bénéfice, sous certaines conditions. La structure patrimoniale avait été modifiée à plusieurs reprises depuis, ce qui exigeait une analyse juridique détaillée avant de déterminer exactement ce qu’Anaïs pouvait réclamer.
Le montant de dix-huit millions d’euros figurait bien dans une estimation ancienne, mais il ne correspondait pas automatiquement à une somme disponible sur un compte bancaire. Il s’agissait principalement de participations dont la valeur dépendait de l’état actuel du groupe.
Anaïs apprit également que son père avait tenté de la retrouver. Plusieurs courriers adressés à différentes administrations et à des intermédiaires étaient restés sans réponse. Certains avaient été renvoyés à l’expéditeur ; d’autres avaient disparu des archives familiales.
Mais l’élément le plus troublant se trouvait dans un dossier conservé par un ancien cabinet juridique.
Une note interne, datée de quelques semaines avant la mort de Claire, mentionnait un rendez-vous annulé à la demande d’un représentant de la famille Montferrand. La note ne prouvait aucune intervention dans l’accident. Elle démontrait seulement que des démarches visant à établir la filiation avaient été interrompues.
Anaïs lut le document deux fois.
— Je veux savoir qui a demandé cette annulation.
Maître Arnaud hocha la tête.
— Nous allons chercher les pièces qui permettent de l’établir. Mais je préfère être claire : nous ne pouvons pas conclure qu’il y a eu un acte criminel sans preuves supplémentaires.
Anaïs acquiesça. Elle voulait des réponses, pas une histoire inventée pour donner un sens à sa souffrance.
Pendant ce temps, l’état de Madeleine se dégradait.
Gabriel réduisit ses déplacements et passa davantage de temps dans la chambre de sa mère. Il apprit à écouter les comptes rendus médicaux sans transformer chaque conversation en réunion de gestion. Il demanda aux soignants comment aider Madeleine à mieux dormir, comment reconnaître ses moments de douleur et comment respecter ses souhaits lorsqu’elle ne voulait plus parler.
Il découvrit que l’attention ne se mesurait pas au montant des factures.
Un soir, il trouva Anaïs près de la fenêtre, en train de préparer une tisane que Madeleine aimait autrefois.
— Tu n’es pas obligée de venir, lui dit-il. Tu peux prendre du recul si tu en as besoin.
Anaïs regarda la tasse.
— Je viens parce que je le veux. Pas parce que je vous dois quelque chose.
— Je comprends.
— Et je ne suis pas encore prête à lui pardonner.
— Tu n’as pas à le faire.
Elle observa Gabriel un instant.
— Tu sais, j’ai grandi dans une famille qui m’a aimée. Ma mère adoptive ne m’a jamais fait sentir que j’étais un fardeau. Je ne veux pas que cette découverte efface tout ce qu’elle m’a donné.
— Elle ne l’effacera pas.
— Je peux être triste de ne pas avoir connu mes parents biologiques et reconnaissante envers ceux qui m’ont élevée. Les deux peuvent exister en même temps.
Gabriel acquiesça.
— Je crois que c’est quelque chose que je dois apprendre aussi.
Ce soir-là, Anaïs entra dans la chambre de Madeleine, mais elle ne prit pas sa main. Elle s’assit simplement près du lit.
Madeleine tourna lentement la tête.
— Tu es revenue.
— Je suis venue écouter. Je ne promets rien d’autre.
Les yeux de la vieille femme se remplirent de larmes.
— C’est déjà plus que ce que je mérite.
— Ne décidez pas à ma place de ce que je dois vous donner, répondit Anaïs. Vous l’avez déjà fait trop longtemps.
Madeleine accepta ces mots sans protester.