Paul ne répondit pas immédiatement à Nina.
Il regardait la dernière feuille, celle qu’Emma avait laissée derrière elle. Ses doigts tremblaient tellement qu’il dut la poser sur le bureau pour pouvoir lire.
« Paul, si tu lis ces lignes, c’est que je n’ai pas réussi à te dire la vérité en personne. Je t’en prie, ne confonds pas la peur avec la loyauté. Les gens qui t’ont menti savent exactement quelles cordes tirer pour te faire obéir.
Notre fils n’est pas le seul enfant dont tu dois te préoccuper.
Il existe une petite fille. Elle s’appelle Alice. Elle a six ans. Elle vit sous un autre nom depuis sa naissance. Si elle est encore en vie, c’est parce que j’ai réussi à la cacher.
Tu dois comprendre pourquoi avant de la retrouver. »
Paul relut le passage.
— Alice ? Je ne connais aucune Alice.
Luc, debout près de la fenêtre, eut un rire amer.
— Bien sûr que tu ne la connais pas. C’est précisément ce qu’ils voulaient.
— Qui est cette enfant ?
— Ta fille, Paul.
Le silence qui suivit fut si brutal que le tic-tac de l’horloge sembla assourdissant.
Paul se tourna vers son frère.
— Tu es en train de me dire que j’ai une fille de six ans ?
— Je te dis qu’Emma a découvert qu’une enfant était née d’une grossesse que tout le monde croyait terminée par une fausse couche. Elle a trouvé des documents dans les archives de la clinique Saint-Augustin. Des documents qui prouvaient qu’on avait transféré le bébé dans un autre établissement.
— Pourquoi Emma ne m’en a-t-elle jamais parlé ?
Luc baissa les yeux.
— Parce qu’elle ne savait pas qui, dans ton entourage, pouvait être impliqué. Et parce qu’elle pensait que tu ne la croirais pas.
Paul recula d’un pas.
Il revit les mois qui avaient suivi la mort d’Emma. Les nuits où il avait relu les rapports d’enquête. Les avocats qui lui avaient assuré que tout était clair. Les conversations avec le docteur Vidal, qui avait répété que le cœur de Léo présentait une anomalie congénitale rare.
Puis il se rappela un détail.
Deux ans auparavant, Emma lui avait demandé de ne plus laisser le docteur Vidal s’approcher de leur fils sans sa présence.
Paul avait pris cette demande pour une réaction au stress.
Il s’en voulait désormais de ne pas avoir posé davantage de questions.
— Où est Alice ? demanda-t-il.
— Je ne le sais pas, répondit Luc. Mais Emma a laissé une adresse.
Nina sortit une photographie de la lettre. On y voyait une petite maison aux volets verts, au bord d’une route de campagne, avec une inscription au dos :
La maison des Tilleuls, près de Crémieu. Demander Madame Bernard.
Paul attrapa son téléphone.
— Je fais venir la voiture.
Luc lui barra le passage.
— Pas avec tes gardes habituels.
— Tu crois que je vais te faire confiance après ce que tu viens de m’apprendre ?
— Non. Et tu as raison de ne pas le faire. Mais si quelqu’un surveille encore cette maison, il saura immédiatement que tu arrives. Il faut partir discrètement, avec une personne en qui tu as confiance.
Paul regarda Nina.
— Je ne vous connais pas.
— C’est vrai, répondit-elle. Mais votre femme m’a confié sa dernière lettre. Je ne vous demande pas de me croire. Je vous demande de vérifier.
Paul appela son avocate, Maître Delmas, et lui expliqua la situation. Elle lui conseilla de ne pas se rendre seul à l’adresse, de prévenir les autorités compétentes et de faire examiner immédiatement les informations médicales concernant Léo.
Cette fois, Paul suivit son conseil.
Il ne voulait plus que son désespoir le rende aveugle.
À huit heures trente, ils quittèrent Écully dans une voiture banalisée conduite par un chauffeur que Paul connaissait depuis quinze ans. Nina les accompagnait. Luc, lui, resta sur place, sous la surveillance de l’équipe de sécurité, le temps que les autorités puissent vérifier son identité et ses déclarations.
La route vers Crémieu fut silencieuse.
Léo était installé à l’arrière, enveloppé dans une couverture. Son état était trop fragile pour qu’on le laisse sans surveillance, et son médecin avait organisé un transfert vers un établissement spécialisé où il pourrait être examiné en toute sécurité.
— Papa, murmura-t-il, on va voir maman ?
Paul se retourna vers lui.
— On va chercher quelqu’un qui pourra nous aider à comprendre ce qui lui est arrivé.
Léo serra son renard en peluche.
— Et si maman est fâchée ?
Paul sentit sa gorge se nouer.
— Ta maman ne serait jamais fâchée contre toi.
Ils arrivèrent à la maison des Tilleuls peu après neuf heures.
La bâtisse était petite, entourée d’un jardin où poussaient des rosiers et un vieux pommier. Une femme âgée ouvrit la porte avant même qu’ils aient frappé une seconde fois.