Elle regarda Paul, puis Nina.
Son visage perdit ses couleurs.
— Vous êtes enfin venu, monsieur Morel.
— Vous connaissez mon nom ?
— Votre femme m’avait dit que vous finiriez par trouver cette adresse.
Elle s’écarta pour les laisser entrer.
Dans le salon, une petite fille dessinait à une table. Ses cheveux bruns étaient attachés par un ruban jaune. Elle portait un gilet trop grand et tenait un crayon violet entre ses doigts.
Lorsqu’elle entendit la porte, elle leva la tête.
Paul resta immobile.
Les mêmes yeux qu’Emma.
La même petite fossette au menton.
Il eut l’impression de voir son épouse enfant.
La fillette observa les adultes avec méfiance.
— Vous êtes qui ?
Paul s’accroupit lentement, à une distance qui ne l’effrayerait pas.
— Je m’appelle Paul. J’étais un ami de ta maman.
La petite fille fronça les sourcils.
— Ma maman s’appelle Emma.
Il ne parvint pas à répondre.
Madame Bernard posa une main sur son épaule.
— Alice, ma chérie, tu peux continuer ton dessin. Nous allons parler un moment.
La fillette baissa les yeux vers sa feuille, mais elle ne reprit pas son crayon.
— Est-ce que maman va revenir ?
Cette question brisa quelque chose en Paul.
Il aurait voulu lui promettre que tout irait bien. Mais il avait déjà compris le prix des promesses prononcées sans preuve.
— Je suis désolé, Alice. Je ne peux pas te promettre cela. Mais je peux te promettre que je vais chercher la vérité et que personne ne te fera de mal pendant que nous essaierons de comprendre.
La petite fille le regarda longuement.
Puis elle désigna Léo, qui était resté près de la porte.
— Pourquoi il a l’air malade ?
— Parce qu’il a besoin de soins, répondit Paul.
Alice serra son crayon.
— Maman disait qu’il fallait aider les enfants malades.
Elle se leva et alla chercher une petite boîte dans sa chambre. À l’intérieur se trouvait un dessin plié en quatre.
Elle le tendit à Paul.
On y voyait une femme, un homme et deux enfants sous un soleil immense. Au dos, Emma avait écrit :
Pour mes deux petits soleils. Un jour, vous serez réunis.
Paul dut s’asseoir.
Pendant six ans, il avait ignoré l’existence de sa fille. Et pendant deux ans, il avait vécu sans comprendre que sa femme avait tenté de protéger leurs deux enfants.
— Qui vous a amené Alice ici ? demanda-t-il à Madame Bernard.
— Emma elle-même, répondit-elle. Elle est venue me voir plusieurs fois. Elle m’a demandé de garder Alice à l’abri jusqu’à ce qu’elle puisse vous expliquer. La dernière fois, elle était terrifiée. Elle m’a dit que quelqu’un fouillait dans ses affaires et que le docteur Vidal avait découvert qu’elle conservait des copies de certains dossiers.
— Pourquoi ne m’avoir jamais appelée ?
— Elle m’avait demandé de ne pas le faire. Elle disait que votre téléphone pouvait être surveillé et que vos proches étaient peut-être impliqués.
Paul sentit une colère froide lui envahir la poitrine.
— Et vous avez accepté de garder le silence pendant tout ce temps ?
— J’ai accepté de protéger une enfant. Je ne savais pas à qui faire confiance. Après la mort d’Emma, un homme est venu me voir. Il a prétendu représenter votre famille. Il m’a dit que si je parlais, Alice serait placée dans un foyer et que je serais poursuivie pour enlèvement.
— Vous vous souvenez de son nom ?
Madame Bernard hésita.
— Il s’appelait Delmas. Je ne sais pas si c’était son vrai nom.
Paul sentit son cœur s’accélérer.
Delmas.
Le nom du médecin qui avait signé le rapport de décès d’Emma.
Mais il ne tira aucune conclusion. Il demanda à son avocate de transmettre immédiatement ces informations aux enquêteurs.
Cette fois, il ne laisserait personne lui expliquer ce qu’il devait croire.
À l’hôpital, les résultats préliminaires de nouveaux examens de Léo arrivèrent en fin d’après-midi.
Le spécialiste avait confirmé plusieurs anomalies dans son dossier médical. Certaines prescriptions anciennes ne correspondaient pas aux doses habituellement recommandées pour un enfant de son âge. Des résultats de laboratoire avaient également été modifiés entre deux versions du dossier.
Cela ne suffisait pas encore à prouver une administration volontaire de substances nocives. Il fallait analyser les documents originaux, vérifier les produits concernés et déterminer qui avait eu accès aux traitements.
Mais les médecins ne considéraient plus l’état de Léo comme une fatalité sans explication.
Ils mirent en place une surveillance renforcée et un protocole adapté à sa situation. Ils ne promirent aucun miracle. Ils promirent seulement de reprendre le dossier depuis le début, sans écarter aucune hypothèse.
Pour Paul, c’était déjà une différence immense.
Le soir, Alice fut accueillie dans une chambre voisine de celle de Léo, avec l’accord de Madame Bernard et des professionnels qui organisaient sa prise en charge. Elle s’approcha du lit de son petit frère.