J’aurais voulu retrouver Inès. Pas parce que je croyais que quelques gouttes d’eau bénite pouvaient guérir une maladie que les meilleurs spécialistes n’arrivaient pas à expliquer, mais parce qu’une enfant de onze ans venait d’écrire quelque chose que personne, dans cette clinique, ne semblait comprendre.
Lucas lui avait parlé de sa peur de mourir.
Comment ?
Antoine relut la lettre trois fois. Puis il appela le poste infirmier.
— Je veux savoir comment cette fillette a rencontré mon fils.
Le professeur Morel, qui venait de consulter les derniers résultats, se retourna.
— Monsieur Delcourt, nous devons rester prudents. L’amélioration est réelle, mais elle ne prouve aucun lien avec cette visite. Nous avons modifié plusieurs paramètres du traitement ces dernières heures.
— Je ne vous demande pas de m’expliquer l’amélioration. Je vous demande comment mon fils a pu parler à cette enfant.
Le médecin se tut un instant.
— À vrai dire, je me pose la même question.
Il consulta le dossier de Lucas sur sa tablette.
Depuis son admission, le garçon avait subi plusieurs examens, reçu des traitements adaptés à son état et été surveillé en permanence. Pourtant, son inflammation persistait, accompagnée d’une dégradation progressive de certaines fonctions organiques. Les médecins avaient évoqué plusieurs hypothèses sans parvenir à identifier une cause unique.
— Je vais demander à l’équipe de vérifier les visites et les transmissions, ajouta Morel. Mais je veux que vous compreniez une chose : si nous avons commis une erreur, nous devons la trouver. Et si nous n’en avons pas commis, nous devons tout de même comprendre ce qui se passe.
Antoine acquiesça.
Pour la première fois depuis huit jours, il ne demanda pas combien coûterait l’examen suivant.
Il demanda qu’on vérifie tout depuis le début.
1. La petite fille qui connaissait la peur de Lucas
À neuf heures, Samira Benali fut convoquée dans le bureau de la responsable des ressources humaines.
Elle arriva avec les mains tremblantes, persuadée qu’elle allait perdre son emploi.
Inès l’accompagnait. La fillette portait un vieux manteau bleu et tenait son sac à dos contre sa poitrine.
Antoine les attendait avec le professeur Morel.
— Je voudrais parler à votre fille, dit-il.
Samira se raidit.
— Si elle a fait quelque chose de mal, monsieur, c’est moi qui suis responsable. Elle n’aurait jamais dû entrer dans cette chambre.
— Je ne suis pas venu pour vous renvoyer.
Il regarda Inès.
— Comment connaissais-tu Lucas ?
La fillette hésita.
— Je le voyais parfois dans le couloir.
— Dans quel couloir ?
— Celui de l’unité pédiatrique. Ma maman nettoie les chambres et les couloirs de cet étage. Quand je l’attends après l’école, je reste près de la cafétéria. Je ne vais jamais toute seule dans les chambres.
— Et Lucas t’a parlé ?
Inès acquiesça.
— Il y a trois jours. Il était dans son fauteuil, près de la fenêtre. Il m’a demandé si j’avais déjà eu très peur de mourir.
Antoine sentit son estomac se nouer.
— Et qu’est-ce que tu lui as répondu ?
— Que non. Pas vraiment. Alors il m’a raconté qu’il avait entendu les médecins parler à son papa. Il croyait que personne ne lui disait la vérité parce qu’ils voulaient qu’il reste calme.
Antoine détourna les yeux.
Il avait cru protéger son fils en évitant de prononcer les mots qui lui faisaient peur. Mais Lucas avait compris. Les enfants comprennent parfois bien plus que les adultes ne veulent l’admettre.
— Qu’as-tu fait ensuite ? demanda Morel.
— Je lui ai parlé de ma grand-mère. Quand j’étais petite, elle m’emmenait prier à l’église. Elle disait que je pouvais demander de l’aide même quand je ne savais pas quoi faire. Lucas m’a demandé si je pouvais prier pour lui.
— Et tu lui as promis ?
— Oui.
Inès baissa les yeux vers ses baskets usées.
— Je ne voulais pas qu’il soit tout seul avec sa peur.
Antoine sentit les larmes lui monter aux yeux.
— Pourquoi es-tu entrée hier ?
— Parce que maman m’a dit qu’il allait peut-être mourir bientôt. Je l’ai entendu en parler au téléphone avec ma tante. J’ai eu peur de ne pas tenir ma promesse à temps.
Samira prit sa fille par les épaules.
— Inès, je t’avais interdit d’aller dans les chambres.
— Je sais, maman. Je suis désolée.
La fillette se mit à pleurer silencieusement.
Antoine se leva et s’accroupit devant elle.
— Tu as eu tort d’entrer sans autorisation. Mais tu n’avais pas de mauvaises intentions.
Il marqua une pause.
— Merci d’avoir parlé avec mon fils quand il avait peur.
Inès essuya ses joues.
— Est-ce qu’il va mourir ?
La question frappa Antoine plus violemment que le pronostic du médecin.