Antoine ferma les yeux.

Il avait passé huit jours à acheter du temps, comme si chaque consultation, chaque spécialiste et chaque facture pouvait repousser la mort de son fils.

Et maintenant, une fillette qui n’avait ni pouvoir ni influence venait de signaler un détail que des professionnels n’avaient pas remarqué.

Mais le plus troublant restait à venir.

3. Le nom que personne ne voulait prononcer

En fin d’après-midi, la directrice de la clinique, le responsable qualité et le professeur Morel se réunirent dans une salle de conférence.

Antoine avait été invité à assister à une partie de la réunion, dans le cadre des informations qui pouvaient lui être communiquées comme père du patient.

Sur l’écran, plusieurs dates étaient affichées.

La première alerte concernant le lot remontait à six jours.

Lucas avait reçu le produit concerné pendant cette période.

— Pourquoi la famille n’a-t-elle pas été informée ? demanda Antoine.

La directrice répondit avec prudence :

— À ce stade, l’alerte n’avait pas été reliée au dossier de votre fils. Nous devons comprendre pourquoi. Nous ne pouvons pas encore déterminer si cette erreur de traçabilité a entraîné une erreur d’administration.

— Et si c’est le cas ?

— Nous vous en informerons. Nous avons également engagé une revue indépendante et nous respecterons les obligations de signalement applicables.

Le responsable qualité ouvrit ensuite un autre document.

— Il y a un deuxième point à examiner. Le circuit de préparation concerné a fait l’objet d’un changement de procédure récemment.

— Quel changement ? demanda Morel.

— La validation informatique de certaines références a été modifiée lors d’une mise à jour. Nous vérifions si ce changement a pu empêcher le système de rapprocher correctement l’alerte du dossier du patient.

Antoine fronça les sourcils.

— Qui a validé cette modification ?

La directrice hésita.

— Le changement a été approuvé dans le cadre d’un contrat de maintenance informatique. Nous devons retrouver le dossier complet.

Le responsable qualité afficha une page contenant les noms des sociétés intervenantes.

Antoine reconnut immédiatement l’un d’eux.

Il se redressa.

— Cette entreprise appartient à mon père.

La salle devint silencieuse.

Bernard Delcourt avait investi dans plusieurs sociétés de services médicaux et informatiques. Il avait participé au financement de la clinique des années auparavant, et son groupe entretenait encore des relations commerciales avec certains prestataires.

Mais Antoine ne comprenait pas ce que cela avait à voir avec le dossier de Lucas.

— Est-ce que vous êtes en train de me dire que mon père a participé à cette modification ? demanda-t-il.

— Nous n’avons aucune preuve qu’il ait personnellement pris part à une décision technique, répondit la directrice. Nous devons examiner les contrats et les responsabilités exactes. Le nom d’une entreprise dans un dossier ne prouve pas qu’une personne a commis une faute.

Antoine acquiesça, mais un souvenir venait de refaire surface.

Deux semaines avant l’hospitalisation de Lucas, Bernard lui avait demandé de signer un document relatif à un partenariat entre le groupe familial et la clinique. Antoine, absorbé par une acquisition immobilière, avait parcouru les premières pages sans lire toutes les annexes.

Son père lui avait dit :

« Ce n’est qu’une formalité. Le service juridique a tout vérifié. »

Antoine avait signé.

Il sentit un froid lui parcourir la nuque.

— Je veux une copie de ce contrat et de ses annexes, dit-il. Et je veux que l’examen soit confié à des personnes indépendantes de mon groupe.

La directrice acquiesça.

— C’est également notre intérêt.

À cet instant, Antoine comprit que l’enquête ne concernerait peut-être pas seulement la clinique.

Elle risquait de révéler des décisions prises par des personnes qu’il avait toujours considérées comme dignes de confiance.

4. Le père qui voulait étouffer l’affaire

Bernard arriva à la clinique peu après vingt heures.

Il entra dans le bureau de son fils sans frapper.

— J’apprends que tu demandes des documents confidentiels sur nos contrats. Qu’est-ce qui se passe ?

Antoine ne se leva pas.

— Une incohérence a été découverte dans le circuit de préparation d’un produit administré à Lucas. L’alerte correspond à un lot utilisé pendant son hospitalisation.

Bernard serra les lèvres.

— Et tu as décidé d’en faire une affaire personnelle ?

— C’est mon fils qui est en réanimation.

— Je sais parfaitement qui est ton fils. Mais tu ne dois pas laisser la peur te pousser à accuser tout le monde.

— Je n’accuse personne. Je demande que les faits soient examinés.

Bernard s’approcha du bureau.

— Ton groupe a des contrats avec cette clinique. Une enquête mal maîtrisée peut provoquer un scandale, faire chuter nos actions et détruire des emplois.

Antoine le regarda longuement.

— Et si une erreur a contribué à mettre mon fils en danger, tu veux que je me taise pour protéger nos affaires ?