Julien s’assit au bord du lit. Il n’avait pas bu la bouteille et il n’était pas inconscient. Nous avions convenu qu’il resterait dans la suite, loin du couloir, afin que Monique ne puisse pas prétendre qu’il était venu me surprendre en tête-à-tête.
Mais je n’avais pas organisé cette scène pour le piéger.
Je lui avais laissé une dernière chance de choisir s’il voulait participer à la vérité ou continuer à se cacher.
Il avait accepté de venir.
Et, pour la première fois depuis des semaines, il allait parler devant sa famille.
— Depuis plusieurs mois, commença-t-il, maman me demande de convaincre Camille de céder une partie de ses actions à Théo.
Monique leva aussitôt la main.
— C’est faux. Nous avons simplement parlé d’un projet familial.
— Tu m’as demandé de lui faire croire que l’entreprise serait plus stable avec Théo à la direction financière. Tu savais qu’il n’avait aucune expérience adaptée. Tu voulais que Camille lui confie un poste et un pouvoir qu’il n’avait pas mérités.
Théo baissa les yeux.
— Je n’ai jamais demandé à être directeur financier, murmura-t-il.
Élodie se tourna vers lui.
— Bien sûr que si. Tu m’en as parlé pendant des semaines.
— Je pensais qu’on me proposerait un poste commercial, pas que je devrais prendre le contrôle des finances.
Julien poursuivit :
— Quand Camille a refusé, maman a commencé à parler de la soirée. Elle voulait que tout le monde pense que Camille avait un problème personnel, qu’elle était instable et qu’elle ne pouvait plus diriger l’entreprise correctement.
Je regardai Monique.
— Et la bouteille ?
Il baissa la tête.
— Je ne sais pas ce qu’elle contenait. Je n’ai pas préparé la bouteille et je ne peux pas affirmer qu’il y avait quoi que ce soit dedans. Mais j’ai entendu maman et Élodie parler d’un produit qui devait te rendre confuse et désorientée pendant un moment.
Un murmure parcourut le couloir.
Monique devint rouge.
— C’est un mensonge !
— J’ai entendu la conversation, maman. Tu as demandé combien de temps il fallait pour que cela agisse. Tu as demandé si Camille resterait consciente. Tu as dit que personne ne croirait ses explications si elle se mettait à agir bizarrement devant des témoins.
Élodie recula d’un pas.
— Tu avais dit que ce serait juste pour la calmer !
Julien se tourna vers elle.
— Et toi, tu as accepté de chercher ce produit.
Élodie pâlit.
— Je ne savais pas que tu allais le dire !
Cette phrase fit plus de dégâts que n’importe quelle accusation.
Monique se tourna vers sa belle-fille.
— Tais-toi !
Mais il était trop tard.
Sophie intervint immédiatement.
— Nous n’allons pas déterminer ici ce que contenait cette bouteille ni ce que chacun savait. Les éléments disponibles doivent être examinés par les personnes compétentes. Personne ne doit toucher aux documents ou tenter d’effacer des messages.
Monique secoua la tête avec indignation.
— Vous faites tous une montagne de rien ! Je voulais seulement que Camille se repose et qu’elle comprenne que sa famille avait besoin d’elle.
Je la regardai.
— Vous avez amené neuf personnes jusqu’à ma chambre pour me surprendre. Vous avez insisté pour que je boive une bouteille déjà ouverte. Vous avez demandé un badge pour entrer dans une suite dont vous n’étiez pas l’occupante. Et maintenant, vous expliquez que tout cela était fait pour mon bien ?
Elle ne répondit pas.
Je poursuivis :
— Vous ne vouliez pas m’aider. Vous vouliez une scène.
Monique ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.
Pour la première fois, elle n’avait plus de public disposé à croire automatiquement sa version.
L’hôtel demanda au groupe de quitter l’étage.
Les membres de la famille partirent progressivement. Certains ne regardèrent personne. D’autres tentèrent de poser des questions, mais Sophie leur indiqua que les faits seraient clarifiés en dehors du couloir.
Monique fut la dernière à partir.
Avant de s’éloigner, elle se retourna vers Julien.
— Tu choisis cette femme plutôt que ta mère ?
Il la regarda longuement.
— Je choisis de ne plus mentir pour toi.
Elle sembla recevoir la phrase comme une gifle.
Puis elle s’éloigna.
Lorsque la porte se referma, je me retrouvai seule avec Julien et Sophie.
Je ne ressentais aucune satisfaction.
J’étais en colère, bien sûr. Mais sous la colère se trouvait une fatigue profonde, celle d’une personne qui vient de comprendre que le danger n’était pas seulement venu de l’extérieur de son couple.
— Pourquoi n’es-tu pas venu me voir plus tôt ? demandai-je à Julien.
Il resta silencieux un moment.
— Parce que j’avais peur.
— De quoi ?
— De ma mère. De Théo. De perdre ma famille. Et de devoir reconnaître que j’avais laissé cette situation devenir possible.
Je croisai les bras.