Julien lui prit la main, mais ne chercha pas à la convaincre de lui pardonner.
— Tu as raison. Je t’ai laissée porter seule quelque chose que j’aurais dû prendre au sérieux.
Pour la première fois, Claire ne répondit pas qu’il ne fallait pas s’inquiéter.
Elle lui demanda simplement de lui laisser du temps.
À onze heures, Julien retrouva Thomas dans le bureau du responsable de la propriété.
Sur un écran, plusieurs séquences avaient été sélectionnées. Les caméras de la véranda avaient enregistré le dîner, mais celles de l’entrée et du couloir montraient également les allées et venues des invités lors des préparatifs.
Le responsable lança la première vidéo.
On y voyait Sophie entrer dans la maison trois semaines auparavant, un dossier sous le bras. Elle discutait avec un employé, consultait les plans des espaces réservés aux invités, puis prenait plusieurs photos de la véranda.
Sur une autre séquence, elle revenait accompagnée de Monique.
Les deux femmes s’installaient dans un salon à l’écart. Elles parlaient pendant près de quarante minutes.
Le son n’était pas disponible.
Julien fixa l’écran.
— Pourquoi ma mère est-elle venue ici avant le dîner ?
Thomas ne répondit pas.
Le responsable lança une autre séquence.
Cette fois, Sophie était seule dans la véranda. Elle déplaçait deux coupes, consultait son téléphone, puis plaçait un petit objet dans son sac. Elle répétait plusieurs gestes comme si elle répétait une scène.
Julien sentit sa gorge se serrer.
— Elle s’entraînait ?
— Regarde la date, dit Thomas.
C’était douze jours plus tôt.
Puis vint une séquence enregistrée huit jours avant le dîner. Sophie parlait à quelqu’un près de l’entrée. La personne était partiellement dissimulée par une colonne, mais son visage apparut lorsqu’elle se retourna.
Monique.
Julien recula légèrement.
— Non…
Thomas posa les deux mains sur le bureau.
— Je t’avais dit que Sophie n’était pas la seule.
— Tu savais ?
— Je savais qu’elles préparaient quelque chose. Je ne savais pas quoi exactement. Et j’aurais dû t’en parler plus tôt.
Julien se tourna vers lui, furieux.
— Alors explique-moi.
Thomas hésita, puis sortit une enveloppe de sa veste.
— Il y a six mois, Claire a remarqué des irrégularités dans les comptes de notre entreprise. Elle avait reçu par erreur un document joint à un courriel que tu lui avais transféré. Elle t’a demandé si tu savais pourquoi certaines dépenses personnelles étaient enregistrées comme des frais professionnels.
Julien se souvenait vaguement de cette conversation.
À l’époque, il avait répondu qu’il vérifierait. Puis il avait oublié, accaparé par les négociations d’un contrat important.
— Quel rapport avec Sophie ?
— Elle travaillait avec Monique sur une partie de la comptabilité administrative de l’entreprise. Elle savait que Claire avait vu certains documents.
Julien sentit une colère froide monter en lui.
— Tu es en train de me dire que tout ça concerne l’entreprise ?
— Pas seulement.
Thomas ouvrit l’enveloppe et en sortit plusieurs copies de courriels.
— Sophie a appris que tu envisageais de confier davantage de responsabilités financières à Claire. Elle pensait que Claire finirait par découvrir les irrégularités. Et si Claire parlait, plusieurs personnes auraient eu des problèmes.
Julien parcourut les documents.
Certains paiements avaient été effectués au profit d’une société de conseil dont il n’avait jamais entendu parler. D’autres correspondaient à des factures dont les montants ne coïncidaient pas avec les prestations déclarées.
Plusieurs validations portaient les initiales de Monique.
Et, au bas d’un courriel, Julien reconnut l’adresse de Sophie.
— Pourquoi personne ne m’a rien dit ?
Thomas le regarda droit dans les yeux.
— Parce que certaines personnes comptaient sur le fait que tu ne poserais pas de questions tant que tout le monde continuerait à te sourire.
À treize heures, Julien reçut un appel de la banque qui finançait une partie des activités de son entreprise.
Un contrôle interne avait été déclenché après la découverte d’opérations inhabituelles. Le conseiller lui demanda de suspendre certaines validations et de transmettre les documents justificatifs.
Julien comprit alors que le dîner n’était pas simplement une tentative de ridiculiser Claire.
Il pouvait s’agir d’une diversion.
Si Claire avait perdu le contrôle d’elle-même devant toute la famille, Sophie aurait pu la présenter comme instable, jalouse et obsédée par l’entreprise. Si elle avait tenu des propos confus pendant le dîner, certains auraient pu les attribuer à son état plutôt qu’aux documents qu’elle avait découverts.
Et si Julien avait défendu Sophie, comme il l’avait toujours fait, personne n’aurait pris au sérieux les soupçons de son épouse.
Ce n’était pas une certitude. Les images ne prouvaient pas encore toute l’étendue du projet, et le contenu du verre devait être établi par les analyses.
Mais une chose était devenue évidente : quelqu’un avait organisé des rencontres, préparé une mise en scène et tenté de contrôler ce que les autres verraient.