Julien demanda que tous les enregistrements soient conservés et que les documents soient transmis aux personnes compétentes. Il ne voulait ni détruire des preuves ni régler cette affaire par une confrontation improvisée.
Puis il rappela sa mère.
— Je veux que tu viennes à l’hôpital. Et je veux que tu répondes à une question devant Claire.
— Julien, je t’en prie…
— Pourquoi étais-tu avec Sophie ici huit jours avant le dîner ?
Cette fois, Monique ne trouva aucune réponse immédiate.
— Je viendrai, murmura-t-elle.
Lorsqu’elle entra dans la chambre, Claire était assise dans son lit, une couverture sur les genoux.
Monique avait les yeux rougis. Elle tenait son sac contre elle comme si elle cherchait à s’y accrocher.
— Claire, je suis désolée que les choses aient pris cette tournure.
Claire la fixa.
— Quelle tournure, Monique ? Celle où votre amie met quelque chose dans mon verre ? Ou celle où vous essayez de faire croire que je suis responsable de ce qui m’arrive ?
Monique pâlit.
— Je n’ai jamais voulu que tu sois blessée.
— Alors qu’est-ce que vous vouliez ?
Le silence dura plusieurs secondes.
Finalement, Monique s’assit.
Elle avoua que Sophie lui avait expliqué que Claire risquait de provoquer une crise dans l’entreprise en insistant sur les anomalies comptables. Elle lui avait présenté un scénario : Claire serait publiquement déstabilisée pendant le dîner, Julien constaterait lui-même qu’elle était devenue méfiante et excessive, et la famille pourrait ensuite le convaincre de l’éloigner des affaires professionnelles.
Monique avait accepté de l’aider à organiser les préparatifs.
Elle affirma qu’elle ignorait que Sophie toucherait au verre de Claire.
Julien la regarda avec une incrédulité douloureuse.
— Tu as aidé une femme à humilier mon épouse pour protéger des comptes que tu ne voulais pas que nous examinions ?
— Je pensais que cela éviterait un conflit !
— Non, maman. Tu pensais éviter les conséquences de tes actes.
Monique se mit à pleurer.
Claire, elle, resta parfaitement calme.
— Vous savez ce qui est étrange ? dit-elle. Pendant trois ans, j’ai cru que le problème était ma jalousie. Je me demandais si je n’étais pas trop sensible, si je ne devais pas faire davantage d’efforts pour être acceptée.
Elle marqua une pause.
— Mais chaque fois que je demandais simplement qu’on respecte ma place, vous me faisiez comprendre que j’en demandais trop.
Monique essuya ses joues.
— Je t’en prie, donne-moi une chance de réparer les choses.
Claire regarda Julien, puis revint à sa belle-mère.
— Ce n’est pas à moi de décider des conséquences de ce que vous avez fait. Et ce n’est pas à moi de vous rassurer parce que vous avez peur de les affronter.
Monique baissa la tête.
Pour la première fois, personne ne demanda à Claire de pardonner.
Les semaines suivantes furent difficiles.
Sophie dut répondre aux questions des enquêteurs. Les analyses et les éléments matériels furent examinés afin de déterminer ce qui avait été versé dans le verre et dans quelles circonstances. Les enregistrements, les courriels et les documents financiers furent également étudiés.
L’enquête mit au jour plusieurs opérations suspectes dans l’entreprise. Certaines avaient été validées par Monique, d’autres avaient été initiées par des personnes dont Sophie cherchait à protéger les intérêts. Thomas reconnut avoir tardé à parler, par peur de perdre sa place et de voir l’entreprise familiale s’effondrer.
Julien prit ses distances avec sa mère pendant que les vérifications suivaient leur cours. Il confia la gestion des dossiers sensibles à des professionnels indépendants et coopéra avec les personnes chargées d’établir les responsabilités de chacun.
Il ne chercha pas à étouffer l’affaire pour préserver le nom de sa famille.
Ce fut peut-être la décision la plus difficile qu’il ait jamais prise.
Mais la conséquence la plus importante ne se joua ni dans les bureaux de l’entreprise ni devant les enquêteurs.
Elle se joua dans leur appartement.
Un soir, Julien trouva Claire assise près de la fenêtre, un livre fermé sur les genoux.
Il s’approcha.
— Je sais que mes excuses ne suffiront pas.
— Non, répondit-elle.
Il acquiesça, sans chercher à se défendre.
— Je ne te demanderai pas de me faire confiance simplement parce que je te promets de changer. Je vais devoir te le montrer.
Claire le regarda longuement.
— Je ne veux plus que tu sois de mon côté seulement quand tout le monde voit clairement que j’ai raison.
Il s’assit à distance, lui laissant le choix de se rapprocher ou non.
— Tu as raison.
— Je veux que tu m’écoutes quand je te dis que quelque chose me blesse. Même si tu ne comprends pas encore pourquoi. Même si la personne en face de toi est quelqu’un que tu aimes depuis l’enfance.
Julien hocha la tête.
— Je comprends.