En quittant la réunion, je compris que le dîner n’était pas une simple manifestation de mépris.
C’était peut-être le début d’une tentative plus vaste pour me retirer progressivement le contrôle de ma propre entreprise.
Et, pour la première fois, je me demandai si Julien avait réellement rejoint mon projet par amour pour ce que nous construisions ensemble.
Ou s’il avait toujours attendu le moment où il pourrait se l’approprier.
À midi, Julien arriva dans mon bureau sans frapper.
— Qu’est-ce que tu es en train de faire ?
Il avait les traits tirés et une colère mal dissimulée dans les yeux.
Je continuai à lire le document devant moi.
— Je travaille.
— Ne joue pas à ce petit jeu avec moi, Camille. Nadia m’a dit que tu avais demandé un examen de toutes les dépenses.
— C’est exact.
— Tu sais très bien que ces frais sont légitimes.
Je relevai enfin les yeux.
— Alors leur examen ne devrait pas t’inquiéter.
Il referma la porte derrière lui.
— Tu essaies de me faire passer pour un voleur ?
— Je n’ai accusé personne de quoi que ce soit. Je vérifie des documents qui concernent mon entreprise.
— Notre entreprise !
Je le regardai sans ciller.
— Voilà au moins un point sur lequel nous sommes d’accord. C’est notre entreprise. Alors pourquoi as-tu accepté que ton nom soit le seul mentionné sur les invitations au dîner célébrant un contrat que j’ai négocié ? Et pourquoi as-tu écrit à ta famille que tu devais m’écarter après la signature ?
Il pâlit.
Pendant une seconde, il eut l’air de chercher une explication.
Puis il se redressa.
— Tu as lu nos messages privés ?
— J’ai vu le message apparaître sur ton téléphone. Tu avais laissé la conversation ouverte.
— Ce n’est pas une excuse !
— Non. Et ce n’est pas une réponse.
Il se passa une main dans les cheveux.
— Tu ne comprends pas comment les investisseurs fonctionnent. Ils veulent un interlocuteur clair. Ils préfèrent un dirigeant qui incarne l’entreprise. Ma mère pense que ton image est trop technique, trop discrète. Elle voulait simplement m’aider.
— En supprimant mon nom ?
— C’était une soirée de célébration, pas une réunion du conseil d’administration !
— Et les documents que tu m’as demandé de signer il y a trois semaines ? C’était aussi une célébration ?
Son expression changea.
Ce fut presque imperceptible, mais je le remarquai.
— De quels documents parles-tu ?
Je me levai.
— Tu sais exactement desquels je parle.
Il s’approcha de mon bureau.
— Camille, écoute-moi. Nous sommes mariés. Nous devrions être capables de régler nos désaccords sans transformer chaque détail en affaire juridique.
Je ressentis une tristesse immense.
Il invoquait notre mariage au moment précis où il cherchait à profiter de ma confiance pour modifier ma place dans l’entreprise.
— Le mariage n’est pas une autorisation de me tromper, Julien. Et la confiance n’est pas une renonciation à mes droits.
Il resta silencieux.
Puis il prononça les mots qui achevèrent de détruire ce qui me restait d’illusions.
— Ma mère a raison sur un point. Tu ne sais pas partager le pouvoir. Tu as toujours voulu tout contrôler.
Je le regardai longuement.
— J’ai voulu contrôler les risques d’une entreprise que j’avais créée. J’ai voulu protéger les emplois de nos salariés et les contrats que nous avions promis d’honorer. Je t’ai confié des responsabilités parce que je t’aimais. Mais je ne t’ai jamais donné le droit de me faire disparaître.
Il détourna les yeux.
— Tu vas regretter cette attitude.
Je désignai la porte.
— La réunion est terminée.
Il sortit en claquant la porte.
Cette fois, je ne pleurai pas.
J’appelai simplement mon avocate.
Deux jours plus tard, Maître Lambert me reçut dans son cabinet.
Elle avait examiné les documents, vérifié les versions électroniques et demandé des informations complémentaires à notre expert-comptable.
— Il faut distinguer trois choses, m’expliqua-t-elle. Les propos tenus par ta belle-mère, les dépenses qui doivent être justifiées et les modifications de gouvernance que Julien semble avoir préparées.
Elle posa un dossier devant moi.
— À ce stade, nous n’avons pas suffisamment d’éléments pour conclure à une fraude. En revanche, certains documents montrent que Julien a sollicité des conseils sur une restructuration susceptible de réduire tes prérogatives. Et le calendrier de ces démarches coïncide avec les échanges que tu m’as transmis.
— Peut-il me retirer mes fonctions ?
— Pas simplement parce qu’il le souhaite. Tout dépend des statuts, de la répartition des parts et des procédures prévues. Mais nous devons agir avec méthode.
Elle m’expliqua les mesures possibles : sécuriser les accès, vérifier les pouvoirs de signature, documenter les décisions, examiner les contrats de conseil et demander au conseil d’administration de se prononcer sur les questions relevant de sa compétence.