Parallèlement, le conseil d’administration examina les modifications de gouvernance envisagées par Julien.
Il apparut que certaines propositions avaient été présentées comme de simples formalités, alors qu’elles auraient modifié l’équilibre des pouvoirs au sein de l’entreprise.
Aucun transfert de propriété n’avait finalement été validé selon les procédures requises. Mes droits demeuraient donc protégés par les statuts et les accords en vigueur.
Mais le problème ne se limitait pas aux documents.
Julien avait utilisé son poste pour préparer une réorganisation qui lui aurait donné davantage de contrôle, sans présenter clairement toutes les conséquences aux autres responsables. Même s’il affirmait avoir agi pour accélérer les décisions, la manière dont il avait procédé avait profondément ébranlé la confiance du conseil.
Une réunion extraordinaire fut organisée.
Julien tenta de défendre sa position.
Il parla de pression commerciale, de croissance rapide et de la nécessité d’avoir une direction plus lisible. Il affirma qu’il n’avait jamais voulu me voler mon entreprise.
Peut-être le croyait-il réellement.
Mais l’intention ne suffisait pas à effacer les conséquences.
Le conseil décida de lui retirer ses délégations de signature les plus sensibles et de limiter temporairement certaines de ses responsabilités pendant la révision de l’organisation. Une nouvelle évaluation de son rôle fut prévue à l’issue de cette période.
Je ne demandai pas son licenciement immédiat.
Je demandai simplement que les mêmes règles s’appliquent à lui qu’à n’importe quel autre dirigeant.
Françoise, elle, ne supporta pas cette décision.
Elle appela plusieurs partenaires pour leur expliquer que j’étais une épouse vindicative qui cherchait à punir son mari.
Mais les partenaires connaissaient les documents, les réunions et les résultats. Peu à peu, ses interventions cessèrent d’avoir l’effet qu’elle espérait.
Elle avait cru que mon isolement serait facile à organiser.
Elle avait oublié que, depuis quatre ans, j’avais construit bien plus qu’un produit.
J’avais construit une équipe.
Un soir, Julien rentra tard à l’appartement.
Nous vivions encore sous le même toit, mais nous ne partagions plus vraiment notre quotidien. Il dormait dans la chambre d’amis, et nos conversations se limitaient aux questions pratiques.
Il s’assit en face de moi dans le salon.
— Ma mère dit que tu ne me pardonneras jamais.
Je posai mon livre.
— Ce que je peux ou non te pardonner ne dépend pas de ta mère.
Il baissa la tête.
— Elle pensait protéger mon avenir.
— Et toi, que pensais-tu protéger ?
Il ne répondit pas.
Je continuai :
— Je t’ai soutenu lorsque tu as voulu rejoindre l’entreprise. Je t’ai confié des clients, des responsabilités et une place au sein de la direction. Je t’ai défendu quand certains investisseurs doutaient de ton expérience. Je ne t’ai jamais demandé de devenir mon assistant ou de rester dans mon ombre.
Je marquai une pause.
— Mais tu as laissé ta mère me traiter comme une employée. Tu as accepté que mon nom disparaisse de la soirée. Et tu as participé à des démarches qui auraient pu réduire mon pouvoir dans l’entreprise sans m’expliquer honnêtement ce qu’elles impliquaient.
Il frotta ses paumes l’une contre l’autre.
— J’avais peur de ne jamais être à la hauteur de ce que tu avais construit.
Je le regardai.
C’était peut-être la première fois qu’il me disait quelque chose de sincère depuis des semaines.
— Alors tu as essayé de faire disparaître la personne à laquelle tu te comparais ?
Il ne répondit pas.
— Julien, je ne t’ai jamais demandé d’être meilleur que moi. Je voulais que nous soyons capables de réussir ensemble. Mais tu as choisi de mesurer ta valeur à la place que tu occupais à mes côtés.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Je suis désolé.
Je ne me précipitai pas pour le consoler.
J’avais passé des années à absorber les conséquences de ses décisions, à trouver des solutions et à arranger les choses avant que quiconque ne remarque ses erreurs.
Cette fois, il devait apprendre à rester face à ce qu’il avait fait.
— Je t’entends, dis-je finalement. Mais je ne peux pas te promettre que notre mariage survivra à tout cela.
Il releva brusquement la tête.
— Tu veux divorcer ?
— Je veux d’abord retrouver la paix. Ensuite, je prendrai une décision concernant notre mariage. Je ne resterai pas avec toi uniquement parce que nous avons construit une entreprise ensemble.
Il resta longtemps silencieux.
Puis il hocha la tête.
Pour une fois, il ne tenta pas de négocier.
Trois mois plus tard, le contrat Montclair fut officiellement signé.
La signature eut lieu dans les locaux de Delcourt Solutions, en présence de notre équipe, des représentants de Montclair et des membres du conseil d’administration.
Aucune grande table de restaurant. Aucun carton d’invitation calligraphié. Aucune mise en scène destinée à impressionner les amis d’une famille.
Seulement les personnes qui avaient réellement contribué au projet.
Monsieur Arnaud prit la parole avant la signature.