Je la regardai sans colère, mais sans céder.
— Si tu as besoin d’un logement, nous pouvons chercher une solution. Je peux t’aider à contacter une agence ou à trouver une location adaptée à tes moyens. Mais tu ne peux pas t’installer chez une femme hospitalisée simplement parce que son appartement te plaît.
Elle pinça les lèvres.
— Tu as toujours été égoïste.
Cette fois, je ne cherchai pas à me défendre.
J’avais passé des années à essayer de gagner son approbation. Je lui avais apporté des repas lorsqu’elle était malade, accompagné ses rendez-vous, acheté ses médicaments et accepté ses critiques en me disant qu’avec le temps, elle finirait par me considérer comme sa fille.
Mais, dans cette chambre, je compris que ma gentillesse était devenue pour elle une autorisation de dépasser mes limites.
— Tu peux penser ce que tu veux de moi, répondis-je. Ça ne changera rien.
Je lui demandai de rassembler ses affaires. Elle protesta, menaça d’appeler Raul, puis finit par se lever lorsqu’elle comprit que je ne reculerais pas.
Je ne la mis pas à la porte brutalement. Je lui laissai le temps de fermer sa valise et appelai un taxi. Avant de partir, elle posa les clés sur la table avec un geste sec.
— Tu vas regretter d’avoir humilié la mère de ton mari.
Je récupérai le trousseau.
— Ce qui est humiliant, Ophelia, ce n’est pas de devoir chercher un logement. C’est de profiter de l’absence d’une personne vulnérable pour prendre sa place sans lui demander la permission.
Elle partit sans répondre.
Je changeai le cylindre de la serrure le jour même, après avoir contacté Lucia et obtenu son accord. Je lui expliquai tout au téléphone, en prenant soin de ne pas lui cacher les détails, mais sans dramatiser davantage son état.
Elle resta silencieuse pendant quelques secondes.
Puis elle me demanda :
— Mariana, est-ce que mes affaires sont encore là ?
— Oui, maman. Je n’ai rien laissé emporter.
— Et mon dossier bleu ?
Je regardai le buffet.
— Il est ici. Je te l’apporterai demain.
Elle poussa un soupir de soulagement.
— Alors, c’est l’essentiel.
Cette phrase me fit monter les larmes aux yeux. Même depuis son lit d’hôpital, Lucia pensait d’abord à ses documents, à ses souvenirs, à ces petites choses qui lui permettaient de garder le contrôle de sa vie.
— Je suis désolée, maman, murmurai-je. J’aurais dû empêcher ça.
— Tu n’as pas à t’excuser pour ce que les autres choisissent de faire. Mais promets-moi une chose.
— Tout ce que tu veux.
— Ne laisse personne décider à ma place sous prétexte qu’il prétend m’aider.
Je lui promis.
Le lendemain, je lui apportai son roman, son dossier bleu et son sac brodé de petits citrons. Elle semblait un peu plus reposée. Le médecin envisageait une intervention dès que son état serait suffisamment stable, et elle devait encore rester hospitalisée plusieurs jours.
Je m’assis près de son lit et lui racontai les choses calmement.
Elle ne cria pas. Elle ne demanda pas à Raul de venir s’excuser. Elle se contenta de me prendre la main.
— Cet appartement, je l’ai acheté avec l’argent que ton père et moi avons économisé pendant trente ans. Chaque meuble a une histoire. Ce n’est pas parce que je ne suis pas là pendant quelques jours qu’il cesse d’être chez moi.
Je connaissais cette histoire. Je savais combien elle avait travaillé après la mort de mon père pour conserver ce logement, payer les réparations et continuer à vivre sans dépendre de personne.
Ce que j’ignorais, c’est qu’elle avait commencé à préparer ses papiers pour éviter qu’un jour quelqu’un puisse prétendre que son absence lui donnait des droits.
— Je veux que tu consultes un notaire avec moi quand je sortirai, dit-elle. Je veux que tout soit clair. Pas parce que je soupçonne tout le monde, mais parce que je ne veux pas que tu aies à te battre pour faire respecter mes volontés.
Je hochai la tête.
— Nous le ferons ensemble.
Raul rentra tard ce soir-là.
Il posa ses clés sur la console et me trouva assise à la table de la cuisine. Le reçu était devant moi, à côté des photos que j’avais prises dans l’appartement.
— Tu as changé la serrure ? demanda-t-il.
— Oui, avec l’accord de ma mère.
Il passa une main sur son visage.
— Tu te rends compte de ce que tu as fait à ma mère ? Elle a dû retourner dans son ancien appartement alors qu’elle pensait avoir enfin trouvé un endroit où respirer tranquillement.
— Elle a un toit, Raul. Et nous pouvons l’aider à trouver un autre logement. Mais elle ne peut pas s’installer chez Lucia sans son consentement.
— Tu aurais pu me parler avant de prendre une décision pareille.