Je le fixai.
— Je t’ai parlé avant. Je t’ai dit non lorsque tu m’as expliqué ce que tu voulais faire. Tu as pris les clés derrière mon dos.
Il s’assit en face de moi.
Pour la première fois depuis des jours, il ne semblait plus aussi sûr de lui.
— Je voulais éviter les problèmes. Ma mère se plaint de son logement depuis des mois. Le propriétaire a augmenté le loyer, et elle a peur de ne plus pouvoir le payer. Quand j’ai vu l’appartement de Lucia, j’ai pensé que ce serait plus simple.
— Plus simple pour qui ?
Il baissa les yeux.
— Pour tout le monde.
— Non. Pour toi. Tu as décidé que ma mère supporterait les conséquences d’un problème que tu n’avais pas envie de régler.
Il voulut protester, mais je continuai :
— Et les 3 800 euros ? Tu les as payés avec quel argent ?
Il hésita.
Ce fut cette hésitation qui me fit comprendre qu’il restait encore quelque chose à découvrir.
— Avec nos économies, finit-il par avouer. Je comptais remettre la somme quand j’aurais trouvé une solution.
Je restai immobile.
Nous avions mis cet argent de côté pour remplacer notre vieille voiture et faire face aux imprévus. Nous avions discuté de chaque versement pendant des mois. Il avait pourtant décidé seul d’utiliser une partie de cette réserve pour payer le logement de sa mère, tout en essayant de l’installer gratuitement chez Lucia.
— Tu as pris l’argent de notre compte commun sans m’en parler ?
— Je pensais pouvoir le récupérer rapidement.
— Ce n’est pas la question. Tu n’as pas le droit de décider seul de ce qui appartient à notre foyer, pas plus que tu n’as le droit de décider seul de ce qui appartient à ma mère.
Il se leva et se mit à marcher dans la pièce.
— Alors, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je laisse ma mère se débrouiller ?
— Je veux que tu l’aides sans prendre les autres en otage. Tu peux examiner ses dépenses, chercher une location moins chère, discuter avec son propriétaire ou envisager de l’héberger chez nous si nous sommes tous les deux d’accord et si notre logement le permet. Mais tu ne peux pas imposer cette responsabilité à Lucia.
Il s’arrêta devant la fenêtre.
— Tu me fais passer pour un monstre.
— Je parle de ce que tu as fait, Raul. Pas de ce que tu es. C’est à toi de décider ce que tu feras ensuite.
Il ne trouva rien à répondre.
Cette nuit-là, nous dormîmes dans des chambres séparées.
Les jours suivants furent difficiles.
Raul tenta d’abord de convaincre Lucia que tout cela n’était qu’un malentendu. Elle lui répondit qu’elle n’avait jamais donné son accord et qu’elle ne voulait pas qu’on discute de son appartement sans elle.
Puis il essaya de me faire porter la responsabilité de la situation. Selon lui, j’avais été trop dure avec Ophelia, trop méfiante envers lui, trop attachée aux règles.
Je ne répondis pas à chaque accusation. Je cessai simplement de réparer les conséquences de ses décisions à sa place.
Je lui demandai de rembourser progressivement l’argent prélevé sur notre compte et de ne plus engager de dépense importante sans que nous en parlions ensemble. Je lui proposai aussi de chercher avec sa mère une solution de logement durable.
Il accepta, d’abord à contrecœur.
Ophelia, de son côté, ne m’adressa plus la parole pendant plusieurs semaines. Elle raconta à certains membres de la famille que je l’avais chassée alors qu’elle était malade. Je ne tentai pas de convaincre tout le monde de ma version. Je savais ce qui s’était passé, et Lucia aussi.
Lorsque ma mère sortit enfin de l’hôpital, je l’accompagnai chez elle. Le parquet brillait sous la lumière du matin. Les rideaux étaient toujours à leur place. Dans la chambre, les draps avaient été changés et les objets remis en ordre.
Lucia s’arrêta au seuil, posa la main sur le montant de la porte et respira profondément.
— Voilà, dit-elle. Je suis chez moi.
Je l’aidai à s’installer dans son fauteuil préféré, près de la fenêtre donnant sur le parc. Je lui préparai une tisane et déposai son roman sur la petite table.
Avant que je reparte, elle me tendit une enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une copie d’un document rédigé avec son notaire : ses volontés concernant son appartement, les personnes autorisées à y accéder et les dispositions à prendre si elle devait être hospitalisée de nouveau.
— Je ne veux pas que tu vives dans la peur, m’expliqua-t-elle. Je veux seulement que personne ne puisse confondre l’amour avec un droit de propriété.
Je serrai l’enveloppe contre moi.
— Je comprends, maman.
Elle me sourit doucement.
— Alors, tu as appris quelque chose.