Je suis restée accroupie devant cette photographie, incapable de reprendre mon souffle.
Camille riait sur l’image. Pas ce sourire poli qu’elle affichait lors des repas de famille, mais un rire véritable, celui qui lui plissait les yeux et faisait apparaître une petite fossette sur sa joue gauche.
À côté d’elle se tenait une femme que je ne connaissais pas.
Et au dos de la photo, ces mots écrits de la main de ma belle-fille :
« Si un jour je disparais, dites à Jeanne ce qu’il m’a fait. »
— Qui est cet homme dont vous parlez ? ai-je demandé en rouvrant la porte.
L’avocat n’a pas triomphé. Il n’a pas non plus souri comme quelqu’un qui vient de gagner une bataille.
Il avait l’air profondément fatigué.
— Maître Laurent, ai-je répété. Vous allez entrer, vous asseoir et tout m’expliquer. Mais si vous essayez de me prendre Zoé, je vous jure que…
— Je ne suis pas venu vous prendre votre petite-fille, madame Martin.
Il a posé son enveloppe sur la table de la cuisine.
— Je suis venu vous empêcher de la perdre.
Zoé dessinait dans le salon. En entendant nos voix, elle a passé la tête par l’entrebâillement de la porte.
— Mamie, c’est le monsieur de la police ?
— Non, mon cœur. Retourne dessiner. Je t’appelle dans un instant.
Ma voix tremblait tellement qu’elle m’a regardée avec inquiétude avant d’obéir.
Maître Laurent a attendu qu’elle soit partie.
— La femme que votre petite-fille a rencontrée hier s’appelle Claire Delorme. C’est la sœur cadette de Camille.
J’ai senti mes jambes se dérober.
— Camille n’avait pas de sœur.
— C’est ce qu’on vous a fait croire.
Il a ouvert l’enveloppe et en a sorti plusieurs documents.
— Votre belle-fille a grandi dans une famille très riche. Son père, Henri Delorme, possède plusieurs sociétés immobilières, des propriétés en Sologne et des parts dans des entreprises de construction. Camille était son unique héritière officielle.
— Je savais que les Delorme avaient de l’argent. Mais Camille ne m’a jamais parlé d’une sœur.
— Parce que Claire a été effacée de la famille.
Il a marqué une pause.
— Ou, plus exactement, parce que son père a tout fait pour qu’elle le soit.
Je me suis assise.
J’avais connu Henri Delorme pendant huit ans. Un homme élégant, toujours impeccable, qui parlait doucement même lorsqu’il menaçait quelqu’un. Il avait offert à Camille des bijoux coûteux et des voyages, mais il lui reprochait chaque décision qui ne venait pas de lui.
Je me souvenais surtout de la façon dont Camille se taisait en sa présence.
— Pourquoi aurait-il caché l’existence de sa propre fille ?
— Claire a découvert, il y a quatre ans, que son père utilisait certaines sociétés pour dissimuler des dettes et détourner des fonds. Elle a voulu prévenir Camille. Leur père l’a accusée de vol, l’a fait passer pour instable et l’a éloignée de la famille.
— Et Camille ?
— Elle a fini par découvrir que sa sœur disait la vérité.
Maître Laurent a sorti une deuxième photographie. Camille y était plus âgée, enceinte, assise dans un jardin. Claire se tenait derrière elle, une main posée sur son épaule.
— Peu avant la naissance de Zoé, Camille a commencé à rassembler des preuves contre son père. Elle voulait protéger son enfant.
Je me suis rappelé les dernières semaines avant l’accident. Camille appelait parfois tard le soir. Elle demandait si Zoé dormait, si Thomas était rentré, puis elle se taisait.
Je lui demandais ce qui n’allait pas.
Elle répondait toujours :
« Rien, Jeanne. Je suis juste fatiguée. »
Je m’étais reproché tant de fois de ne pas avoir insisté.
— Quel rapport avec leur mort ? ai-je murmuré.
L’avocat a baissé les yeux vers les papiers.
— L’accident qui a tué Thomas et Camille a été classé comme un accident de la route. La voiture a quitté la chaussée sous une pluie battante. Il n’y avait pas de témoin direct permettant de conclure à autre chose.
— Vous pensez qu’Henri a provoqué l’accident ?
— Je ne suis pas venu vous présenter une accusation sans preuve. Mais certains éléments du dossier méritent d’être réexaminés. Camille avait signalé à Claire qu’elle se sentait surveillée. Quelques jours avant l’accident, elle lui avait envoyé un message : « S’il m’arrive quelque chose, protège Zoé. Ne laisse pas papa décider de son avenir. »
J’ai porté les mains à ma bouche.
— Mon Dieu…
— Après leur décès, Henri a demandé la garde de Zoé. Il disposait de moyens considérables, d’un avocat réputé et d’une famille prête à témoigner en sa faveur. Vous, vous étiez une retraitée de soixante-sept ans qui venait de perdre son fils.
— Il voulait me faire passer pour incapable.