Je reconnaissais immédiatement l’écriture de ma belle-fille.
« Claire, si tu lis ces lignes, c’est que je n’ai pas réussi à régler les choses à temps.
Je sais que papa ne te pardonnera jamais d’avoir voulu révéler la vérité. Mais je refuse que Zoé grandisse en croyant que l’argent, le pouvoir ou le nom d’une famille donnent le droit de décider de la vie des autres.
Jeanne est la seule personne à qui je confierais mon enfant les yeux fermés. Elle ne lui offrira peut-être pas une grande maison, mais elle lui apprendra à être quelqu’un de bien.
Si tu retrouves Zoé, ne lui promets pas le monde. Offre-lui simplement la vérité.
Et si tu peux, veille sur Jeanne. Elle ne demandera jamais rien pour elle-même. C’est précisément pour cela qu’elle mérite qu’on l’aide.
Je t’aime. Camille. »
Je n’ai pas pu finir la lecture.
J’ai pleuré comme je n’avais pas pleuré depuis le jour où l’on m’avait annoncé la mort de mon fils.
Claire m’a pris la main.
— Elle parlait souvent de vous, Jeanne. Elle disait que vous étiez la mère qu’elle aurait rêvé d’avoir.
— J’aurais dû la protéger, ai-je soufflé.
— Vous avez protégé sa fille. Vous l’avez élevée, aimée et gardée auprès de vous malgré tout ce que vous avez traversé. Vous n’avez pas échoué.
Zoé a tiré sur ma manche.
— Mamie, pourquoi tu pleures ?
Je me suis essuyé les joues.
— Parce que maman nous a laissé un très beau message.
Elle a réfléchi quelques secondes, puis a posé sa petite main sur la mienne.
— Alors, il faut le garder dans une boîte. Comme ça, on ne le perdra pas.
Claire a éclaté de rire au milieu de ses larmes.
Et pour la première fois depuis trois ans, j’ai senti que notre famille n’était peut-être pas aussi brisée que je le croyais.
Les semaines suivantes ont été difficiles.
Henri Delorme a réagi dès qu’il a appris que Claire avait retrouvé Zoé. Son avocat nous a adressé une lettre nous accusant de vouloir détourner l’héritage. Il a même demandé une nouvelle expertise sur ma capacité à exercer la tutelle.
Mais cette fois, nous n’étions plus seules.
Maître Laurent a saisi le juge des tutelles pour faire vérifier les comptes du fonds de Zoé. Claire a remis les documents qu’elle possédait. Un notaire a confirmé l’existence des placements et découvert des mouvements financiers qui n’avaient jamais été correctement justifiés.
Le dossier a été transmis aux autorités compétentes.
Je ne savais pas si Henri avait joué un rôle dans l’accident. Je refusais de transformer mes soupçons en certitudes. Mais les enquêteurs ont rouvert certaines vérifications après avoir recueilli de nouveaux éléments sur les pressions exercées sur Camille avant sa mort.
Henri a finalement été entendu dans le cadre de l’enquête financière. Il a contesté les accusations et affirmé qu’il avait toujours agi pour protéger sa famille. Je n’étais pas présente lorsqu’il a répondu aux questions. Je n’avais plus envie d’entendre ses justifications.
Je voulais seulement que la vérité soit établie.
Et surtout, je voulais que Zoé puisse grandir sans être utilisée comme une arme dans les querelles des adultes.
Le juge a confirmé ma tutelle. Les comptes destinés à Zoé ont été placés sous une gestion indépendante, avec des contrôles stricts. L’argent ne serait pas livré à ma discrétion ni à celle de Claire : il servirait à l’avenir de l’enfant, à son éducation, à sa santé et à ses besoins, dans le respect des décisions du juge.
Pour la première fois, j’ai pu remplacer les lunettes que je repoussais depuis des mois. La fuite du toit a été réparée. Et Zoé a eu une nouvelle paire de baskets.
Des baskets bleues, avec deux petites étoiles blanches sur les côtés.
Quand elle les a essayées, elle a fait le tour du salon en courant.
— Mamie ! Regarde ! Mes orteils ne touchent plus le bout !
J’ai ri si fort que j’en ai eu mal au ventre.
Ce soir-là, nous avons mangé des crêpes. Pas parce que nous étions devenues riches, mais parce que nous avions enfin le droit de respirer un peu.
Claire venait chaque dimanche. Elle ne cherchait pas à remplacer sa sœur, ni à prendre la place de qui que ce soit. Elle apprenait simplement à connaître Zoé : ses histoires inventées, sa peur des orages, sa passion pour les étoiles et sa manie de cacher des dessins sous mon oreiller.
Un soir, Zoé lui a demandé :
— Tu crois que maman serait contente qu’on soit ensemble ?
Claire a pris le temps de réfléchir.
— Je crois qu’elle serait surtout contente de te voir heureuse.
— Alors, tu pourras venir à mon spectacle de l’école ?
Claire a souri.
— Je serai au premier rang.