— Oui. Et il comptait utiliser sa petite-fille pour conserver le contrôle des biens que Camille lui avait laissés.
Je me suis levée si brusquement que ma chaise a raclé le carrelage.
— Quels biens ?
Maître Laurent a sorti une troisième feuille.
— Camille avait hérité de sa grand-mère maternelle d’un portefeuille de placements et d’une maison. Mais elle avait également créé un fonds au nom de Zoé. Sa valeur actuelle est estimée à un peu plus de deux millions d’euros.
J’ai regardé le montant sans comprendre.
Deux millions.
Pendant trois ans, j’avais compté les pièces jaunes pour acheter des pommes. J’avais repoussé le remplacement de mes lunettes. J’avais cousu les genoux des pantalons de Zoé jusqu’à ce que le tissu ne tienne plus.
Et quelque part, une fortune destinée à ma petite-fille existait sans que je le sache.
— Pourquoi n’ai-je jamais reçu cet argent ?
— Parce que les documents présentés après le décès de Camille désignaient Henri comme administrateur provisoire du patrimoine. Il a ensuite contesté votre capacité à gérer les intérêts de Zoé. La procédure s’est éternisée. Et certains documents qui auraient dû vous être transmis ne l’ont jamais été.
— Mais le juge m’a confié sa tutelle !
— Oui. Et cela change tout. Henri n’a jamais obtenu le droit de gérer librement les fonds de Zoé. Il a toutefois entretenu la confusion, multiplié les recours et fait pression sur les personnes qui tentaient de clarifier la situation.
Je me suis rassis lentement.
— Et Claire ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas cherchée ?
L’avocat a eu un mouvement hésitant.
— Elle l’a fait. Pendant près de trois ans, elle a tenté de vous retrouver. Mais votre adresse avait changé après les démarches d’Henri, et certaines lettres lui sont revenues. Elle n’a découvert que récemment que vous viviez toujours dans le Loiret.
— Alors pourquoi cette bague ?
Pour la première fois, maître Laurent a semblé surpris.
— Vous ne savez donc pas ?
Il m’a montré la photographie de Camille et de Claire devant la maison aux volets bleus.
La bague au doigt de Claire était celle que Zoé avait ramassée la veille.
— Elle appartenait à leur mère. Camille l’avait confiée à Claire le jour où elles se sont réconciliées. Claire la portait hier parce qu’elle avait rendez-vous avec un notaire pour signer un document concernant Zoé. Lorsqu’elle a remarqué la disparition de la bague, elle a cru avoir perdu le dernier objet qui la reliait à sa sœur.
Il a relevé les yeux vers moi.
— Quand votre petite-fille lui a donné son nom, Claire a compris qu’elle venait de retrouver la famille qu’elle cherchait.
À cet instant, Zoé est entrée dans la cuisine avec son dessin.
— Mamie, j’ai fini !
Elle a posé une feuille sur la table. On y voyait une petite maison, trois personnages et un soleil immense.
— C’est nous, a-t-elle expliqué. Toi, moi et maman.
Mon cœur s’est serré.
— Pourquoi seulement trois personnes, mon trésor ?
Elle a baissé la tête.
— Parce que papa et maman sont au ciel. Mais je les dessine toujours pour qu’ils ne soient pas seuls.
Maître Laurent a détourné le regard.
Je me suis agenouillée devant elle et l’ai serrée contre moi.
— Ils ne sont pas seuls, ma chérie. Et toi non plus.
Puis j’ai pris une décision.
— Je veux rencontrer Claire.
Nous nous sommes retrouvées le lendemain dans un petit café du centre d’Orléans.
Claire était déjà là. Elle s’est levée lorsque nous sommes entrées, mais elle n’a pas osé s’approcher de Zoé.
Je comprenais pourquoi.
Elle regardait cette enfant avec les yeux d’une femme qui avait perdu sa sœur et qui venait de découvrir qu’une partie d’elle vivait encore.
— Bonjour, Zoé, a-t-elle murmuré.
Zoé s’est cachée derrière mon manteau.
— Vous êtes la dame de la bague ?
Claire a souri, les larmes aux yeux.
— Oui. Et je voulais te remercier. Cette bague était très importante pour moi.
— Ma mamie dit qu’il faut rendre les choses qui ne nous appartiennent pas.
Claire a posé une main sur sa bouche pour retenir un sanglot.
— Ta mamie a raison.
Nous avons commandé trois chocolats chauds. Pendant près d’une heure, Claire nous a raconté son enfance, ses disputes avec son père et les derniers mois de Camille.
Elle nous a montré des messages, des courriels et des lettres. Dans l’un d’eux, Camille écrivait qu’elle voulait que Zoé grandisse loin des manipulations de son grand-père.
Puis Claire a sorti une petite enveloppe jaunie.
— Camille m’a donné ceci quelques semaines avant sa mort. Elle m’a demandé de ne l’ouvrir que si quelque chose lui arrivait et si je parvenais à retrouver Zoé.
Mes doigts se sont crispés autour de ma tasse.
À l’intérieur, il y avait une lettre.