Les trois coups résonnèrent dans l’appartement.
Anton resta figé au milieu du couloir, les yeux rivés sur l’enveloppe brune que je tenais entre les mains.
— Qui est-ce ? demanda Vika depuis le salon.
Personne ne répondit.
On frappa de nouveau.
Anton passa une main sur son visage, puis se dirigea vers la porte. Je le suivis, Sonia dans les bras. Ma fille avait cessé de pleurer, mais ses petits doigts agrippaient toujours la lune jaune de son doudou.
Quand Anton ouvrit, un homme en costume gris se tenait sur le palier. Il portait une sacoche en cuir et tenait un dossier fermé.
— Monsieur Anton Sokolov ?
— Oui. Qui êtes-vous ?
— Je suis Pavel Andreïevitch, représentant du service juridique de la banque. Je suis venu remettre un avis concernant le prêt immobilier et une demande de modification des personnes responsables du remboursement.
Le visage d’Anton se décomposa.
Derrière lui, sa mère se leva.
— Un problème avec la banque ? demanda-t-elle.
L’homme regarda Anton, puis moi.
— Je préférerais en parler avec les deux titulaires du dossier.
Anton se plaça aussitôt devant lui.
— Il n’y a qu’un seul titulaire principal. C’est moi.
L’homme consulta ses documents.
— Votre épouse, Marina Sokolova, figure également dans le dossier. Sa présence est nécessaire.
Je sentis Sonia remuer contre moi.
— Entrez, dis-je.
Anton se retourna brusquement.
— Marina, ce n’est pas le moment.
Je le regardai calmement.
— Tu viens de me demander si j’avais gardé les reçus. Voici justement une personne qui peut nous expliquer pourquoi la banque m’a envoyé cette enveloppe.
Pavel Andreïevitch entra et posa sa sacoche sur la table du salon.
Vika, qui s’apprêtait à sortir son téléphone pour commander une pizza, le rangea immédiatement.
— Nous sommes en famille, protesta Ludmila Petrovna. Vous pourriez revenir demain.
— Je suis désolé, madame. Il s’agit d’une démarche officielle. Je ne peux pas la reporter sans motif valable.
L’homme sortit plusieurs feuilles.
— Il y a trois mois, une demande a été déposée pour modifier les modalités de remboursement du prêt immobilier. Cette demande était accompagnée d’une déclaration selon laquelle madame Marina Sokolova aurait accepté de transférer une partie de ses droits et de ses obligations à monsieur Anton Sokolov.
Je serrai plus fort ma fille contre moi.
— Je n’ai jamais signé une telle demande.
Anton intervint aussitôt.
— C’est un malentendu administratif. Nous réglerons cela entre nous.
Le représentant de la banque ne leva même pas les yeux.
— La signature figurant sur le document a été contestée. Nous avons donc suspendu le traitement de la demande et sollicité des vérifications complémentaires.
Il tourna une page.
— Par ailleurs, une autre demande a été déposée concernant un compte d’épargne associé au dossier immobilier. Elle mentionne un transfert de fonds vers un compte dont madame Vika Sokolova serait bénéficiaire.
Le silence qui suivit fut si profond que j’entendis le petit grelot cousu sur le doudou de Sonia.
Vika devint livide.
Ludmila Petrovna se tourna lentement vers son fils.
— Anton ? Qu’est-ce qu’il raconte ?
Anton tendit la main vers les documents.
— Donnez-moi ça.
Pavel Andreïevitch referma calmement le dossier.
— Je ne peux pas vous remettre les originaux sans suivre la procédure prévue. Madame Sokolova, vous recevrez les informations nécessaires par l’intermédiaire de votre avocat si vous en avez un.
Il se tourna vers moi.
— Je vous conseille de ne signer aucun document supplémentaire tant que cette affaire n’est pas clarifiée.
Puis il prit congé.
Quand la porte se referma, Anton resta immobile quelques secondes.
Ensuite, il se tourna vers moi.
— Tu as fait quoi ?
Je le regardai, incrédule.
— Moi ? C’est toi qui viens d’entendre que quelqu’un a déposé une demande à mon nom.
— Tu savais que la banque allait venir !
— Non.
— Tu as tout préparé !
Je secouai la tête.
— Anton, je ne savais même pas ce qu’il y avait dans cette enveloppe avant ce soir.
Je retournai dans la chambre, posai Sonia dans son parc et ouvris enfin la lettre de la banque.
Le premier feuillet était un avis de contestation. Le second contenait une copie de la demande de modification. Le troisième était une liste de documents que je devais fournir pour établir que je n’avais pas consenti au transfert.
Au bas de la copie, une signature imitait la mienne.
Mais ce n’était pas ma signature.
Et la date inscrite sur le formulaire correspondait à une journée dont je me souvenais parfaitement : j’avais passé huit heures dans un atelier de reliure, à terminer une commande urgente pour un centre spécialisé.
J’avais même conservé le reçu de livraison.