La carte de visite qui a tout changé
L’homme de Montverne tenait toujours la carte entre ses doigts.
Il s’appelait Philippe Garnier. Depuis quinze ans, il supervisait les achats et les partenariats techniques du groupe immobilier Montverne. C’était lui qui avait recommandé Atelier Noyer pour plusieurs projets prestigieux de la région lyonnaise.
Il retourna lentement la carte, comme pour vérifier qu’il ne s’était pas trompé.
Puis il releva les yeux vers mon père.
— Monsieur Delaunay… vous êtes bien Michel Delaunay, ancien directeur technique de Structures Rhône-Alpes ?
Mon père termina de ramasser les derniers billets avant de se relever.
— J’y ai travaillé pendant trente-deux ans. Mais cela fait longtemps que j’ai quitté cette entreprise.
Philippe eut un petit rire incrédule.
— Longtemps ? Vous avez dirigé les expertises structurelles de trois de nos plus grands projets. C’est vous qui avez identifié le problème des fondations du complexe Belvédère, à Genève. Sans votre rapport, notre groupe aurait engagé des centaines de millions dans un chantier dont la stabilité n’était pas garantie.
Les personnes présentes se turent.
Julien fixait la carte comme si elle venait de se transformer en pièce à conviction.
— Vous connaissez mon beau-père ? demanda-t-il.
Philippe se tourna vers lui.
— Je connais son travail. Votre beau-père est une référence dans notre secteur. Plusieurs ingénieurs de notre groupe ont été formés à partir de ses rapports techniques.
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Et si je me souviens bien, c’est lui qui avait recommandé votre entreprise lorsque nous cherchions un atelier capable de produire du mobilier sur mesure pour notre résidence témoin, il y a trois ans.
Je regardai mon père.
Il ne m’avait jamais raconté cela.
Julien, en revanche, se souvenait parfaitement de cette commande. À l’époque, il avait célébré notre première collaboration avec Montverne pendant une semaine entière. Il avait même fait encadrer la photographie du projet terminé.
Mais il n’avait jamais mentionné le rôle de mon père.
Parce qu’il ignorait que la recommandation venait de lui.
— Vous auriez dû me le dire, murmura Julien en se tournant vers mon père.
Michel le regarda calmement.
— Pourquoi ? Mon travail ne rend pas votre entreprise meilleure si vous ne faites pas correctement le vôtre. Et il ne la rend pas moins bonne si vous le faites bien.
Cette réponse, simple et sans agressivité, sembla déstabiliser Julien davantage que les paroles de Philippe.
Mais l’homme de Montverne n’avait pas terminé.
Il regarda les billets éparpillés sur le sol, puis la sacoche que Julien avait jetée.
— Monsieur Delaunay, vous étiez venu proposer un prêt à l’entreprise ?
— Oui, répondit mon père. Un prêt formalisé, avec des intérêts et un échéancier. Mais après ce qui vient de se passer, je ne suis pas certain que ce soit encore une bonne idée.
Philippe hocha lentement la tête.
— Je comprends.
Puis il se tourna vers Julien.
— Nous avions justement prévu de discuter de la gouvernance d’Atelier Noyer avant de finaliser notre prochain contrat. Je pense que cette conversation vient de prendre une importance particulière.
Julien avala difficilement sa salive.
Il venait de comprendre que la scène à laquelle il avait convié toute l’entreprise ne serait pas oubliée de sitôt.
Pourtant, ce n’était que le début.
Ce que mon père savait déjà
Le lendemain matin, mon père m’attendait dans un café près de la place Ambroise-Courtois.
Il avait apporté une chemise cartonnée brune, usée sur les bords. Je l’avais vue des dizaines de fois dans son bureau, mais je ne l’avais jamais ouverte.
— Élodie, dit-il, je dois te parler de ton entreprise.
Je me raidis.
— Qu’est-ce que tu sais ?
Il posa la chemise sur la table.
— Depuis quelques mois, je m’inquiète de ce que tu me racontes sur la trésorerie. Tu m’as dit que les règlements des clients arrivaient en retard. Mais les montants que tu mentionnais ne correspondaient pas toujours aux difficultés que tu décrivais.
— Tu as vérifié nos comptes ?
— Non. Je n’y ai pas accès et je n’ai jamais cherché à y accéder. En revanche, je connais le secteur, les délais de paiement et les coûts de fabrication. Quand tu m’as parlé de la situation, j’ai simplement commencé à te poser des questions.
Il ouvrit la chemise.
À l’intérieur se trouvaient des copies de contrats, des tableaux de trésorerie que je lui avais moi-même transmis quelques mois plus tôt, ainsi que des notes manuscrites.
— Je ne veux pas accuser ton mari sans preuves, poursuivit-il. Mais il y a plusieurs éléments que tu devrais faire vérifier par un professionnel indépendant.
Il me montra une facture.
Le montant était de 38 400 euros. Elle concernait une prestation de conseil financier facturée à Atelier Noyer par une société dont je ne connaissais pas le nom.