— Tu te souviens de cette entreprise ?
Je secouai la tête.
— Non. Qui est-ce ?
— C’est ce que je voudrais que tu découvres. J’ai remarqué que plusieurs paiements importants avaient été effectués à cette société sur une période de six mois. Les factures parlent de stratégie, de restructuration et d’accompagnement administratif, mais les descriptions sont très vagues.
Je sentis un froid me parcourir le dos.
— Tu penses que Julien a détourné de l’argent ?
— Je pense que les comptes doivent être vérifiés. C’est tout ce que je peux affirmer pour le moment.
Il referma le dossier.
— Je ne t’ai pas élevée pour que tu soupçonnes tout le monde. Mais je ne t’ai pas élevée non plus pour que tu fermes les yeux lorsque quelque chose ne va pas.
Je regardai mon père.
Il venait de proposer 70 000 euros pour empêcher notre entreprise de sombrer. Julien avait transformé cette aide en humiliation publique. Pourtant, mon père n’avait ni cherché à se venger ni profité de la situation pour me pousser à quitter mon mari.
Il voulait simplement que je sache où j’en étais.
— Pourquoi ne m’as-tu pas parlé de ces factures avant ?
— Parce que je ne voulais pas semer la discorde dans ton couple sur la base de simples soupçons. Je voulais que tu puisses examiner les choses toi-même.
Je pris la chemise.
Cette fois, je ne laisserais personne me convaincre que je n’avais pas besoin de comprendre les comptes de ma propre entreprise.
Le contrat Montverne suspendu
À neuf heures, Julien convoqua une réunion avec Philippe Garnier et les deux autres représentants de Montverne.
Il avait passé la nuit à préparer des explications. Il espérait que les excuses et quelques promesses suffiraient à rétablir la situation.
Mais Philippe ne s’intéressa ni à ses excuses ni à ses arguments sur l’orgueil familial.
— Avant de discuter de notre futur contrat, dit-il, je voudrais comprendre pourquoi votre société traverse une crise de trésorerie aussi importante alors que plusieurs de nos factures ont été réglées.
Julien se redressa.
— Un client hôtelier nous doit encore une somme importante. Les retards de paiement ont créé un effet domino.
— Nous avons vérifié les informations que vous nous avez communiquées. Ce retard explique une partie de vos difficultés, mais pas toutes.
Philippe fit glisser un document vers lui.
— Nous avons également relevé des incohérences entre les échéances annoncées, les paiements reçus et les prestations que vous déclarez avoir réglées.
Julien pâlit.
— Qui vous a transmis ces informations ?
— Nous avons effectué nos propres vérifications. Et nous avons demandé à notre service juridique de revoir certains éléments de votre dossier.
Philippe marqua une pause.
— Je tiens à être clair. Nous n’avons pas pris de décision définitive sur votre entreprise. Mais nous ne signerons pas un nouveau contrat tant que les questions financières ne seront pas clarifiées.
Julien serra les mâchoires.
Le contrat représentait plusieurs centaines de milliers d’euros de chiffre d’affaires potentiel. Il avait compté dessus pour reconstituer la trésorerie, payer les fournisseurs et sauver les apparences.
— Vous allez remettre en question neuf années de travail pour une scène regrettable dans un hall ?
Philippe le regarda sans hausser la voix.
— La scène du hall nous a appris quelque chose sur votre comportement. Les incohérences financières nous obligent à examiner votre gestion. Ce sont deux sujets différents.
Il se leva.
— Nous vous recontacterons lorsque nous aurons reçu les documents nécessaires.
La réunion prit fin en moins de vingt minutes.
Julien resta seul dans la salle de conférence.
Pour la première fois, son assurance habituelle ne lui était d’aucune utilité.
La signature au bas des factures
Trois jours plus tard, j’obtins l’accord de Julien pour qu’un cabinet comptable indépendant examine les comptes d’Atelier Noyer.
Il accepta parce qu’il pensait que l’audit confirmerait ses explications.
Il se trompait.
Le cabinet découvrit plusieurs factures réglées à la société de conseil que mon père avait identifiée. Cette société avait été créée moins d’un an auparavant. Son adresse correspondait à un centre de domiciliation et son dirigeant officiel était un homme qui avait auparavant travaillé avec notre nouveau responsable financier.
Plus inquiétant encore, les paiements avaient été validés à plusieurs reprises sans les justificatifs habituels.
Je demandai à consulter les documents originaux.
Sur quatre factures, une signature apparaissait à côté de mon nom.
Je la reconnus immédiatement.
Ce n’était pas ma signature.
Je sentis ma gorge se serrer.
— Julien, qui a signé ces documents ?
Il les examina, puis repoussa le dossier.
— Je ne sais pas. Ce sont probablement des erreurs administratives.
— Quelqu’un a signé à ma place pour autoriser des paiements de plusieurs dizaines de milliers d’euros.
— Ne dramatisons pas.
Je le regardai, stupéfaite.