— Tu veux que je ne dramatise pas le fait que mon nom ait été utilisé sans mon autorisation ?

Il se leva.

— Tu sais bien que je n’ai jamais voulu te nuire.

— Ce n’est pas ce que je te demande. Je te demande qui a signé.

Il détourna les yeux.

Ce geste me suffit pour comprendre qu’il en savait davantage qu’il ne voulait le reconnaître.

Je demandai au cabinet de poursuivre ses vérifications sans dépendre des explications de Julien. Je pris également conseil auprès d’un avocat spécialisé en droit des sociétés afin de connaître mes droits d’associée et les mesures nécessaires pour protéger mes intérêts.

Pour la première fois depuis la création d’Atelier Noyer, je cessai de considérer l’entreprise comme un projet que je devais préserver à tout prix.

Je commençai à la considérer comme une responsabilité que je devais comprendre.

Le nom derrière la société de conseil

Deux semaines plus tard, le rapport préliminaire arriva.

Les auditeurs avaient identifié plusieurs paiements dont les justificatifs étaient insuffisants. Ils n’étaient pas encore en mesure de conclure à une fraude, mais ils recommandaient un examen approfondi des contrats, des bénéficiaires effectifs et des autorisations de paiement.

Le nom du responsable financier revenait à plusieurs reprises.

Sébastien Renaud.

C’était lui que Julien avait recruté six mois auparavant. C’était lui qui avait recommandé de limiter mon accès à certains tableaux de trésorerie. Et c’était lui qui avait présenté la société de conseil comme un partenaire indispensable à la restructuration.

Je montrai le rapport à Julien.

— Tu as vérifié cette entreprise avant de lui confier nos finances ?

— Sébastien m’avait assuré que tout était en ordre.

— Ce n’est pas une réponse.

Il se passa une main sur le visage.

— J’ai fait confiance à quelqu’un qui semblait compétent. Je voulais accélérer notre développement.

— Et tu as réduit mon accès aux comptes pour que je ne pose pas de questions.

— Je pensais que tu avais déjà suffisamment de responsabilités.

Je le fixai.

— Tu m’as dit que je détenais 40 % des parts et que je n’avais pas à surveiller les 100 %. Mais tu as utilisé ma signature sur des factures que je n’ai jamais approuvées. Tu ne m’as pas protégée, Julien. Tu m’as écartée.

Il ne répondit pas.

L’audit révéla ensuite que Sébastien avait recommandé plusieurs prestations dont la réalité n’était pas suffisamment documentée. Les paiements avaient été effectués avec l’accord de Julien, qui avait signé certaines autorisations, sans toujours demander les pièces justificatives nécessaires.

Les éléments disponibles ne permettaient pas encore d’affirmer que Julien avait organisé un détournement. En revanche, ils démontraient que sa gestion avait été gravement défaillante et que des paiements importants avaient été autorisés sans contrôles suffisants.

Sébastien fut écarté de ses fonctions le temps des vérifications. Les documents furent transmis aux conseils de l’entreprise, qui détermineraient les démarches à engager.

La crise de trésorerie n’avait donc pas une seule cause. Les retards de paiement de nos clients avaient fragilisé l’entreprise, mais nos propres décisions et l’absence de contrôles avaient aggravé la situation.

Je compris alors que les 70 000 euros de mon père n’auraient pas suffi à résoudre le problème.

Ils auraient seulement acheté un peu de temps.

Mon père a refusé une nouvelle fois

Lorsque je racontai à Michel les résultats préliminaires de l’audit, il resta silencieux.

Puis il demanda :

— Et maintenant, que comptes-tu faire ?

— Je vais demander un plan de redressement réaliste. Je veux que les comptes soient transparents, que les dépenses importantes soient validées par deux personnes et que chaque associé puisse accéder aux documents auxquels il a droit.

— Et ton mari ?

Je baissai les yeux.

— Je ne sais pas encore.

Mon père hocha la tête.

— Tu n’es pas obligée de prendre toutes les décisions aujourd’hui. Mais ne confonds pas la loyauté avec le fait de porter seule les conséquences des choix d’un autre.

Je lui parlai ensuite de son offre de prêt.

— Je suis désolée pour ce qui s’est passé dans le hall. Tu voulais nous aider et Julien t’a humilié.

Mon père me sourit tristement.

— Je ne suis pas venu pour qu’on me remercie. Je suis venu parce que des salariés risquaient de ne pas recevoir leur salaire à temps.

— Tu as quand même été traité injustement.

— Oui. Et je ne vais pas prétendre que cela ne m’a pas blessé.

Il prit une gorgée de café.

— Mais je ne veux pas que tu penses que tu dois accepter mon argent pour me prouver que tu m’aimes. Si l’entreprise a besoin d’un prêt, il faudra d’abord qu’elle démontre qu’elle peut le rembourser. Sinon, je ne ferai que déplacer le problème.

Je sentis les larmes me monter aux yeux.