Je retins mon souffle et tendis l’oreille.

— Je sais ce que j’ai signé, Mathieu, murmura une voix féminine au téléphone. Mais tu m’avais promis qu’Élise ne serait au courant de rien avant la vente.

Je reconnus Camille.

Elle n’était donc pas partie. Elle avait probablement attendu dans le hall ou demandé au chauffeur de la déposer quelques rues plus loin avant de revenir par l’entrée secondaire de l’immeuble. Je n’avais pas entendu la porte d’entrée s’ouvrir, mais notre appartement était ancien et le verrou grinçait à peine lorsqu’on le tournait avec précaution.

Mathieu baissa encore la voix.

— La procuration est prête. Il ne manque que sa signature. Si elle signe les documents chez le notaire la semaine prochaine, on pourra débloquer les fonds.

Je sentis mon estomac se nouer.

Notre appartement.

Nous l’avions acheté quatre ans plus tôt, après des mois de recherches et d’économies. J’avais apporté une somme importante grâce à la vente d’un petit studio hérité de ma grand-mère. Mathieu avait complété le financement avec son salaire et un prêt bancaire. Nous étions tous les deux propriétaires, et chacun de nous avait participé aux remboursements.

Depuis quelques semaines, il me parlait pourtant d’un projet d’investissement immobilier. Il voulait acheter un petit local commercial, le rénover et le louer à une profession médicale. Il m’avait demandé plusieurs fois de retrouver nos documents de propriété, nos avis d’imposition et les relevés du crédit.

Je lui avais fait confiance.

Je compris soudain pourquoi il insistait autant.

— Et si elle refuse ? demanda Camille.

Un silence suivit.

Puis Mathieu répondit d’une voix qui me glaça :

— Elle ne refusera pas. Je lui ai déjà expliqué que nous risquions de perdre l’appartement si nous ne trouvions pas de financement. Elle finira par signer pour sauver notre couple.

— Tu es sûr qu’elle ne vérifiera rien ?

— Élise me fait confiance. C’est précisément ce qui nous facilite les choses.

Je plaquai une main contre ma bouche.

Sept années de vie commune. Sept années à croire que la confiance était le socle de notre mariage. Et voilà qu’il en parlait comme d’une faiblesse dont il pouvait tirer profit.

Camille reprit :

— Je veux juste récupérer ce que tu m’as promis. Tu m’avais dit que tout serait réglé avant la fin du mois.

— Ça le sera. Mais ne viens plus chez moi sans prévenir. Ce soir, c’était une erreur.

— Une erreur ? Tu m’as demandé de venir !

— Baisse la voix.

— Tu m’as dit qu’Élise dormirait ailleurs et que nous pourrions parler tranquillement. Tu m’as aussi dit que tu allais bientôt lui annoncer notre séparation.

Je fermai les yeux.

Une liaison, peut-être. Des mensonges, certainement. Mais il y avait quelque chose de bien plus inquiétant que l’infidélité dans cette conversation : ils parlaient de mon appartement, d’une procuration et d’argent comme si ma vie n’était qu’un obstacle administratif.

— On en parlera demain, conclut Mathieu. Pour l’instant, garde ton téléphone éteint et ne contacte personne.

Il raccrocha.

Je restai immobile jusqu’à entendre ses pas retourner dans la chambre. Quelques minutes plus tard, une porte claqua doucement. J’entendis l’ascenseur descendre.

Camille était partie.

Moi, je n’avais plus sommeil.

Le dossier que je n’aurais jamais dû découvrir

À cinq heures du matin, je me levai sans bruit et allai dans le bureau.

Mathieu gardait ses documents professionnels dans une armoire métallique. Il m’avait toujours dit que je pouvais y accéder si j’en avais besoin, mais je n’y avais jamais touché. Ce matin-là, je n’avais plus le luxe de respecter une confiance qu’il venait de trahir.

Je ne forçai aucune serrure. Je cherchai simplement dans les dossiers accessibles, ceux qu’il avait lui-même laissés sur son bureau.

Sous une chemise portant la mention « Projet immobilier », je trouvai une copie de notre acte de propriété, des relevés bancaires et plusieurs pages imprimées.

La première était un projet de procuration.

Elle m’autorisait à donner mandat à Mathieu pour accomplir certaines démarches liées à notre bien immobilier et à négocier un financement garanti par celui-ci. Le texte était complexe, et je n’étais pas juriste, mais je compris immédiatement que les pouvoirs prévus dépassaient largement ce qu’il m’avait présenté.

La deuxième page était un tableau de financement.

Une somme de 95 000 euros apparaissait dans la colonne des fonds recherchés. En face, une ligne mentionnait le nom d’une société dont je n’avais jamais entendu parler : MCR Développement.

Plus bas, je découvris plusieurs virements vers un compte professionnel. Certains provenaient d’une société liée à l’activité de Mathieu. D’autres semblaient provenir de Camille.

Je photographiai les documents, un par un, sans rien déplacer de plus que nécessaire.

Puis je trouvai un courriel imprimé.

Il datait de trois semaines.

Camille y écrivait :