Jeanne relut le message d’Hugo une dizaine de fois.
« Mamie, ne parle surtout pas de cette montre à papa. Si tu savais pourquoi je l’ai prise… »
Elle sentit sa gorge se serrer. Cette montre n’était pas un simple objet de famille. Paul l’avait reçue de son propre père le jour de ses 20 ans. Pendant les longues soirées d’hiver, lorsqu’Antoine était enfant, il la posait sur la table de l’atelier et lui faisait écouter sa petite mélodie.
« Tant que tu entendras cette musique, mon garçon, tu sauras que tu n’es jamais seul », lui disait-il.
Après la mort de Paul, Jeanne avait conservé la montre dans un écrin de velours bleu. Elle n’avait jamais permis à personne de l’emporter, pas même à Antoine lorsqu’il avait quitté la maison pour ses études.
Et maintenant, son petit-fils l’avait prise en cachette.
Elle appela Hugo.
Il ne répondit pas.
Elle lui envoya un seul message : « Je ne suis pas en colère contre toi. Mais j’ai besoin de comprendre. »
Quelques minutes plus tard, son téléphone vibra.
« Je viendrai demain. Promets-moi de ne pas appeler papa avant. »
Jeanne hésita. Elle aurait voulu appeler Antoine immédiatement, lui demander comment il avait pu la laisser seule à l’hôpital, puis fouiller sa maison pendant son absence. Mais quelque chose, dans les mots de son petit-fils, l’empêcha de le faire.
Elle répondit simplement : « Je te le promets. »
Le lendemain, peu après seize heures, Hugo arriva à l’atelier. Il avait grandi depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu. Ses épaules étaient plus larges, son visage plus fermé. Pourtant, lorsqu’il aperçut sa grand-mère, il redevint un instant le petit garçon qui courait vers elle pour lui montrer ses dessins.
Il la serra dans ses bras.
— J’ai eu tellement peur, mamie.
Jeanne sentit ses yeux se remplir de larmes.
— Et ton père ? Il n’a pas eu peur, lui ?
Hugo baissa la tête.
— Papa a eu peur. Plus que tu ne peux l’imaginer.
— Alors pourquoi a-t-il dit à l’infirmière de ne pas l’appeler si je mourais ?
Le garçon se mordit la lèvre.
— Parce qu’il était dans un endroit où il n’avait pas le droit de répondre comme il le voulait.
Jeanne recula légèrement.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Hugo posa son sac sur l’établi et en sortit une enveloppe froissée.
— Avant ton accident, papa avait découvert quelque chose au sujet de la mort de grand-père. Il y a deux ans, il a reçu une lettre anonyme. Quelqu’un affirmait que grand-père n’était pas mort comme tout le monde le croyait.
Jeanne se figea.
Paul était mort d’une crise cardiaque, neuf ans auparavant. Il avait été retrouvé dans son atelier, assis sur son tabouret, la tête inclinée près d’une pendule qu’il réparait. Le médecin avait parlé d’un arrêt cardiaque brutal. Rien ne lui avait jamais semblé suspect.
— Qui aurait pu écrire une chose pareille ?
— Papa ne sait pas. Mais la lettre disait que grand-père avait découvert une fraude liée à la restauration de l’horloge du beffroi. Il aurait conservé des preuves, puis il serait mort avant de pouvoir les remettre à la mairie.
Jeanne sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Depuis des années, elle entretenait cette horloge avec soin. Elle connaissait chaque rouage, chaque vis, chaque faiblesse du mécanisme. Et elle se souvenait très bien des dernières semaines de Paul.
Il était devenu nerveux. Il vérifiait plusieurs fois la serrure de l’atelier. Un soir, il lui avait demandé si elle savait où se trouvait l’ancien registre des réparations.
Elle avait cru qu’il s’agissait simplement d’un document professionnel.
— Pourquoi ton père ne m’a-t-il rien dit ?
— Il voulait te protéger. Il pensait que la lettre était peut-être un mensonge. Puis il a commencé à recevoir des appels anonymes. Il a essayé de comprendre seul.
— Et cette montre ?
Hugo ouvrit son sac et en sortit l’écrin bleu.
La montre était là.
Jeanne la saisit avec précaution, puis souleva le couvercle. La mélodie familière résonna dans l’atelier, douce et fragile.
— Je l’ai prise parce que papa m’a dit qu’elle pouvait contenir quelque chose, expliqua Hugo. Il y a quelques semaines, j’ai entendu une conversation entre lui et un homme. Cet homme lui disait qu’il devait retrouver la montre avant que tu ne rentres chez toi.
Jeanne sentit son sang se glacer.
— Quel homme ?
— Je ne connais pas son nom. Mais je l’ai déjà vu à la mairie. C’est monsieur Perrin, l’adjoint aux travaux.
Le nom claqua dans l’esprit de Jeanne comme un coup de tonnerre.
Perrin. Celui qui repoussait sans cesse les réparations de l’escalier. Celui qui lui promettait des inspections qui n’arrivaient jamais.