— Je ne voulais pas que tu meures. Je voulais juste qu’on arrête de m’arracher tout ce que j’essayais de protéger. Et maintenant, je sais que j’ai failli perdre la personne la plus importante de ma vie.

Jeanne le regarda longuement.

— Tu m’as laissée croire que tu ne voulais pas savoir si j’étais vivante.

— Je sais.

— Tu aurais pu me dire la vérité. Même si tu avais peur. Je suis ta mère, Antoine. Tu n’as pas à me protéger en me laissant dans le noir.

Il se mit à pleurer.

— Pardonne-moi.

Jeanne sentit sa colère se mêler à sa tendresse. Elle ne pouvait pas oublier les nuits à l’hôpital, ni la douleur d’avoir cru que son fils attendait presque sa mort. Mais elle voyait devant elle l’enfant qu’elle avait élevé, devenu un homme qui avait tenté de porter seul un secret trop lourd.

Elle ouvrit les bras.

Antoine s’y effondra comme s’il avait attendu cette permission toute sa vie.

— Je ne peux pas te promettre que je n’aurai plus jamais peur, murmura-t-elle. Mais je veux que tu me promettes une chose : ne me laisse plus jamais imaginer que je ne compte pas pour toi.

— Je te le promets, maman.

L’enquête qui suivit révéla un système de fausses factures lié aux travaux publics. Les documents cachés par Paul permirent aux enquêteurs de retracer plusieurs paiements frauduleux. Perrin fut mis en examen, ainsi que l’ancien associé de Paul. Les investigations établirent également que des rapports de sécurité avaient été falsifiés. La responsabilité exacte de chacun dans l’accident de Jeanne devait encore être déterminée, mais les preuves suffisaient à faire rouvrir le dossier des travaux du beffroi.

Antoine fut finalement disculpé des accusations qui pesaient sur lui. Il apprit que les factures compromettantes avaient été déposées dans ses dossiers par quelqu’un qui cherchait à le faire taire.

Quant à Jeanne, elle ne retourna plus jamais seule dans la tour. Elle continua toutefois à travailler dans son atelier, où elle restaura les montres et les pendules des habitants de Gaillac.

Un dimanche, plusieurs mois plus tard, elle posa la montre de Paul sur l’établi et remonta doucement le mécanisme. La petite mélodie s’éleva dans la pièce.

Antoine était là, avec Hugo et Louise. Pour la première fois depuis longtemps, la famille était réunie sans mensonge ni silence entre eux.

— Tu sais, maman, dit Antoine, j’ai passé des mois à croire que je devais tout résoudre seul. J’avais oublié que tu m’avais appris à réparer les choses.

Jeanne sourit tristement.

— Les montres, c’est facile, mon fils. Il suffit de trouver la pièce qui ne fonctionne plus. Avec les gens, il faut parfois beaucoup plus de temps.

Antoine prit sa main.

— Alors, laisse-moi prendre le temps.

Elle ne répondit pas tout de suite. Puis elle posa la montre entre eux.

— D’accord. Mais cette fois, on ne cache plus rien dans le mécanisme.

Et, pour la première fois depuis des années, Jeanne entendit son fils rire dans l’atelier de son père.

La montre avait révélé un secret vieux de neuf ans. Mais elle avait aussi ramené à la lumière une vérité plus douloureuse encore : parfois, ce ne sont pas les secrets qui détruisent une famille, mais le silence que l’on croit nécessaire pour protéger ceux qu’on aime.