Elle regarda la montre. Le couvercle était légèrement plus épais que dans son souvenir. En passant le doigt sur la charnière, elle sentit une petite irrégularité.
— Ton grand-père réparait des montres depuis qu’il était adolescent, murmura-t-elle. Il savait cacher des choses dans les mécanismes.
Elle prit une loupe dans son tiroir, puis un petit tournevis. Avec des gestes lents, elle dévissa le fond du boîtier.
À l’intérieur, derrière le mécanisme, se trouvait un minuscule compartiment.
Elle en retira une feuille pliée plusieurs fois, jaunie par le temps, ainsi qu’une petite clé en laiton.
Jeanne déplia le document.
C’était une copie d’un registre de travaux, accompagnée de plusieurs signatures. Des sommes importantes avaient été facturées pour la rénovation de la tour du beffroi, mais les matériaux mentionnés sur les factures n’avaient jamais été livrés. Certaines signatures appartenaient à des entreprises qui n’existaient plus.
Au bas de la dernière page, Paul avait écrit de sa main :
« Si quelque chose m’arrive, cherchez dans le coffre de l’atelier. Les preuves complètes y sont. Ne faites confiance à personne qui veut récupérer cette montre. »
Jeanne dut s’asseoir.
Ce n’était pas seulement une affaire d’argent. Si les travaux avaient été falsifiés, l’escalier qu’elle avait emprunté le jour de son accident avait peut-être été déclaré réparé alors qu’il était dangereux.
Elle sortit les copies de ses propres courriers, conservées dans une chemise. Les dates correspondaient. Elle avait signalé la fragilité de l’escalier plusieurs fois, bien avant sa chute.
— Mon Dieu… souffla-t-elle. Ils savaient.
Hugo s’assit à côté d’elle.
— Mamie, il y a autre chose. Papa a retrouvé le coffre. Mais quand il a voulu remettre les documents à la police, on l’a accusé d’avoir détourné de l’argent de son entreprise. Quelqu’un avait placé des factures falsifiées dans ses dossiers.
Jeanne tourna brusquement la tête.
— C’est pour cela qu’il ne voulait pas répondre à l’hôpital ?
Hugo hocha la tête.
— Il était au commissariat. Il avait été convoqué pour être interrogé. Quand l’infirmière a appelé, il venait d’apprendre qu’il risquait d’être placé en garde à vue. Il était paniqué. Il a répondu n’importe quoi. Il m’a dit après qu’il avait honte de ses paroles et qu’il ne savait pas comment te regarder en face.
Jeanne serra la montre contre sa poitrine.
La cruauté de cette phrase l’avait blessée au plus profond d’elle-même. Mais elle comprenait désormais qu’elle avait été prononcée au milieu d’une peur qu’Antoine avait été incapable de lui expliquer.
Cela n’effaçait rien.
— Et pourquoi ne m’a-t-il pas appelée ensuite ?
— Il pensait que son téléphone était surveillé. Il avait peur qu’on s’en prenne à toi. Il m’a demandé de ne rien dire, mais je n’en pouvais plus. Quand j’ai appris que tu étais rentrée, j’ai voulu que tu saches au moins une partie de la vérité.
Jeanne prit le visage de son petit-fils entre ses mains.
— Tu as bien fait de venir.
Puis elle regarda la petite clé en laiton.
— Nous allons ouvrir ce coffre.
Le coffre se trouvait derrière une armoire de l’atelier, dissimulé dans une niche que Paul avait construite lui-même. La clé tourna difficilement dans la serrure.
À l’intérieur, Jeanne découvrit des copies de contrats, des photographies de l’escalier avant et après de prétendues rénovations, ainsi qu’une lettre adressée au procureur. Paul y détaillait les irrégularités qu’il avait découvertes et les noms des personnes impliquées.
Le dernier nom était celui de Perrin.
Mais il y en avait un autre.
Celui d’un ancien associé de Paul, devenu entrepreneur dans le bâtiment.
Jeanne connaissait cet homme. Il avait assisté aux funérailles de son mari et lui avait présenté ses condoléances avec une émotion qui lui avait paru sincère.
Elle comprit alors que la vérité risquait de détruire bien davantage qu’une carrière politique.
Le lendemain matin, elle se rendit avec Hugo auprès d’un avocat, qui leur conseilla de remettre les documents aux autorités et de ne confronter aucun des hommes cités. Les pièces furent transmises aux enquêteurs, accompagnées des courriers que Jeanne avait envoyés à la mairie au sujet de l’escalier.
Quelques jours plus tard, Antoine se présenta à l’atelier.
Il avait maigri. Il portait encore les mêmes vêtements que lors de son passage au commissariat, et ses yeux trahissaient plusieurs nuits sans sommeil.
Lorsqu’il vit sa mère, il s’arrêta sur le seuil.
— Maman…
Jeanne ne se précipita pas vers lui.
— Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ?
Il baissa les yeux.
— J’avais peur. J’avais peur de perdre mon entreprise, d’être accusé à tort, et surtout de te mettre en danger. Mais quand l’infirmière m’a annoncé ton état, j’ai perdu la tête. J’ai dit la chose la plus horrible que je pouvais dire.
Sa voix se brisa.