Julien ne répondit pas tout de suite.
Il observa le jardin noyé dans le brouillard, les arbres dont les branches se balançaient sous la pluie, puis la silhouette de la vieille demeure qui avait autrefois accueilli les ingénieurs du programme aéronautique d’Aérovia.
— Le soir de l’incendie, commença-t-il, j’étais au centre d’essais de Blagnac. Nous testions un système de contrôle destiné à empêcher certaines défaillances en vol. Un projet confidentiel, financé en partie par des fonds publics.
Hélène s’assit lentement.
Elle connaissait cette histoire. Douze ans plus tôt, son mari, Étienne Delorme, avait présidé le conseil d’administration d’Aérovia. Il était mort d’une crise cardiaque quelques mois avant l’incendie, mais il avait toujours considéré ce programme comme l’œuvre de sa vie.
— Le feu s’est déclaré peu après minuit, poursuivit Julien. On m’a dit que plusieurs serveurs avaient surchauffé. J’ai essayé de rejoindre la salle de contrôle pour couper l’alimentation, mais les portes de sécurité étaient verrouillées de l’extérieur.
Claire porta une main à sa bouche.
— Verrouillées ?
— Oui. Quelqu’un avait modifié les autorisations d’accès. Je me suis retrouvé piégé dans le bâtiment avec deux techniciens.
Julien marqua une pause.
— Nous avons réussi à sortir par un conduit de maintenance. L’un des techniciens avait une jambe cassée. L’autre était gravement brûlé. Je les ai aidés à rejoindre une route secondaire, puis je suis retourné chercher les données qui prouvaient que l’incendie n’était pas accidentel.
— Vous êtes retourné dans le bâtiment ? demanda Claire.
— Je savais ce que contenaient ces fichiers. Si quelqu’un les détruisait, il serait impossible de prouver ce qui s’était passé.
— Et vous avez réussi à les récupérer ?
Julien acquiesça.
— Une partie seulement. Mais lorsque je suis ressorti, une explosion avait détruit l’aile nord. J’ai été projeté dans un fossé. Quand je me suis réveillé, j’étais dans une petite clinique à plusieurs dizaines de kilomètres de Toulouse.
Hélène avait les yeux brillants.
— Pourquoi n’avez-vous pas appelé ?
Julien baissa les yeux vers sa montre.
— Parce que quelqu’un avait déjà appelé ma famille pour annoncer ma mort.
Il sortit de sa poche un vieux téléphone éteint, au boîtier rayé.
— À la clinique, j’ai appris que mon identité avait été confirmée par un document officiel. Mon dossier indiquait que j’étais décédé dans l’incendie. Mes comptes avaient été gelés, mon appartement avait été vidé et mes accès professionnels supprimés.
— Ce n’est pas possible, murmura Claire.
— Pourtant, c’est arrivé.
Julien se tourna vers elle.
— J’ai essayé de contacter Aérovia. Le lendemain, un homme m’a retrouvé dans la clinique. Il m’a expliqué que si je réapparaissais, les deux techniciens qui avaient survécu seraient accusés d’avoir provoqué l’incendie. Il m’a aussi montré une photographie de ma fille.
Le visage de Julien se durcit.
— Léa n’avait pas encore deux ans.
Hélène se leva brusquement.
— Ils ont menacé votre enfant ?
— Ils m’ont fait comprendre que je devais disparaître si je voulais qu’elle grandisse en sécurité.
Claire recula jusqu’au bureau.
— Qui était cet homme ?
Julien la regarda.
— Je n’ai jamais vu son visage assez longtemps pour en être certain. Mais il connaissait tous les détails de l’enquête. Il savait où j’étais, ce que j’avais récupéré et ce que j’avais découvert.
Il posa une main sur le dossier d’une chaise.
— Pendant des années, j’ai vécu sous une autre identité. J’ai travaillé sur des chantiers, dans des entrepôts, dans des ateliers. J’ai changé plusieurs fois de ville. Puis j’ai appris que les deux techniciens avaient été innocentés. J’ai pensé que le danger était passé.
— Alors pourquoi revenir chez Aérovia ? demanda Claire.
Julien eut un sourire sans joie.
— Parce que ma fille avait besoin de stabilité. Et parce que j’ai découvert, il y a huit mois, que quelqu’un cherchait de nouveau à accéder aux archives de l’ancien programme.
Un silence tomba dans le bureau.
Puis Hélène demanda :
— Pourquoi avoir accepté un poste de maintenance dans votre propre entreprise ?
— Parce que les gens regardent rarement deux fois un homme qu’ils croient insignifiant.
Claire baissa la tête.
Elle se revit quelques heures plus tôt, lui ordonnant de nettoyer le sol devant des dizaines de collaborateurs. Elle se souvint de son ton méprisant, de ses remarques sur son travail, de la façon dont elle l’avait traité comme s’il ne méritait même pas une explication.
— Vous saviez que j’étais la fille d’Étienne Delorme ? demanda-t-elle.
— Bien sûr.
— Et vous m’avez laissée vous humilier ?
— Je ne suis pas revenu pour obtenir des excuses, madame Delorme.
Sa réponse la blessa plus qu’une accusation.
— Alors pourquoi ?
Julien sortit de sa poche une petite clé métallique.
— Pour savoir si vous étiez au courant de ce qui s’était passé.
Il posa la clé sur le bureau.