Hélène se leva.

— Étienne n’aurait jamais sacrifié des vies pour sauver sa réputation.

Sophie tourna la tête vers elle.

— Vous ne savez pas tout ce qu’il a signé.

— Alors, expliquez-le, répondit Hélène. Devant les enquêteurs.

Le visage de Sophie se crispa.

— Julien a volé des données confidentielles. Il a mis le centre en danger. Il a provoqué l’incendie.

Julien parla enfin.

— Si j’avais provoqué l’incendie, pourquoi auriez-vous eu besoin de faire déclarer ma mort ?

Sophie ne répondit pas.

— Pourquoi les journaux d’accès ont-ils été modifiés après l’incendie ? poursuivit-il. Pourquoi les rapports de maintenance ont-ils disparu ? Et pourquoi les deux techniciens qui ont survécu ont-ils été accusés avant même que l’enquête soit terminée ?

— Tu ne sais pas de quoi tu parles.

— J’ai les copies.

Pour la première fois, Sophie sembla perdre son sang-froid.

— Tu ne les as plus !

Julien la regarda.

— C’est ce que tu crois.

Le silence qui suivit fut révélateur, mais pas suffisant pour établir une culpabilité. L’enquêteur mit fin à la conversation et demanda que les déclarations de Sophie soient consignées.

L’appel s’interrompit.

Claire resta immobile.

— Quelles copies ? demanda-t-elle à Julien.

Il regarda Hélène, puis Claire.

— Celles que j’ai récupérées la nuit de l’incendie. Je les ai conservées sur plusieurs supports, séparés et protégés. Mais je ne les ai jamais publiées parce que je voulais d’abord comprendre ce qui s’était réellement passé.

— Vous les avez gardées pendant douze ans ?

— Oui.

— Pourquoi ne pas les avoir remises à la justice ?

Julien baissa les yeux.

— Parce que je ne faisais confiance à personne. Et parce qu’on m’avait fait croire que ma fille risquait quelque chose si je réapparaissais.

Claire ne chercha pas à le contredire.

Elle venait de comprendre que, pendant douze ans, un homme avait vécu avec le poids de sa propre disparition, tandis que sa famille et ses anciens collègues le croyaient mort.

Et que lui, pendant tout ce temps, avait regardé l’entreprise continuer sans lui.

À 2 h 15 du matin, Hélène demanda à Julien de la suivre dans l’ancienne bibliothèque.

La pièce avait peu changé. Les murs étaient tapissés de livres techniques et de photographies encadrées. Sur une étagère, un portrait d’Étienne Delorme montrait un homme souriant, en combinaison de vol, aux côtés de trois jeunes ingénieurs.

Julien s’arrêta devant la photographie.

— C’était le dernier jour du premier prototype, dit-il.

Hélène s’approcha.

— Étienne parlait souvent de vous. Il disait que vous étiez le seul à oser lui dire quand une idée était mauvaise.

— Il ne m’écoutait pas toujours.

— Non. Il ne vous écoutait pas toujours.

Elle esquissa un sourire triste.

— Mais il vous respectait.

Julien observa le portrait.

— Il m’avait promis que le programme ne serait jamais utilisé pour dissimuler une défaillance. C’est pour cela que j’ai accepté de travailler avec lui.

Hélène s’assit près de la fenêtre.

— Après sa mort, j’ai essayé de garder l’entreprise fidèle à ses principes. Puis il y a eu l’incendie. On m’a présenté des rapports, des témoignages, des conclusions. On m’a dit que vous aviez péri en essayant de détruire les archives.

Elle joignit les mains.

— J’ai cru ce qu’on me disait.

— Vous n’étiez pas sur place.

— J’aurais dû poser davantage de questions.

Julien resta silencieux.

Hélène leva vers lui un regard chargé de chagrin.

— Je suis désolée.

Ce n’était pas l’excuse d’une dirigeante qui cherchait à sauver une réputation. C’était celle d’une femme qui venait de comprendre qu’elle avait enterré un homme vivant dans sa mémoire.

Julien déglutit.

— Pendant douze ans, j’ai imaginé ce que je vous dirais si je revenais. J’ai pensé que je serais en colère. Que je vous demanderais pourquoi personne n’avait cherché plus longtemps.

— Et maintenant ?

Il regarda le portrait d’Étienne.

— Maintenant, je suis surtout fatigué.

Hélène se leva et le prit dans ses bras.

Julien resta raide un instant, puis posa doucement ses mains sur ses épaules.

Il n’avait pas pleuré le jour où il avait appris que sa mort avait été officiellement annoncée. Il n’avait pas pleuré lorsqu’il avait dû changer de nom, ni lorsqu’il avait cessé de voir ses anciens collègues.

Mais dans cette bibliothèque, sous le regard du vieil homme qui avait cru en lui, ses larmes finirent par venir.

Les semaines suivantes bouleversèrent Aérovia Systems.

Une enquête indépendante fut ouverte sur l’incendie, les archives disparues et les autorisations d’accès utilisées cette nuit-là. Les anciens rapports furent comparés aux copies conservées par Julien. Les témoignages des deux techniciens survivants furent réexaminés.

Les premières vérifications révélèrent que plusieurs enregistrements avaient été modifiés après l’incendie. D’autres documents semblaient avoir été retirés des dossiers officiels. Les enquêteurs ne pouvaient pas encore déterminer l’ensemble des responsabilités, mais ils disposaient enfin d’éléments matériels qui n’avaient jamais été examinés correctement.