Une infirmière entra.
— Votre mère est là. Elle aimerait vous voir.
Camille se redressa aussitôt.
Françoise entra, le visage défait. Elle tenait son sac contre elle, comme si elle avait peur de perdre quelque chose.
— Ma chérie…
Camille se mit à pleurer.
— Maman, je suis désolée.
Sa mère s’approcha du lit.
— Pourquoi est-ce que tu t’excuses ?
— Je t’ai menti. Je t’ai dit que tout allait bien. Je t’ai laissé croire que Maxime était quelqu’un de bien.
Françoise s’assit à côté d’elle et prit sa main valide.
— Tu n’as pas à t’excuser de ce qu’il t’a fait.
Puis elle ajouta, d’une voix brisée :
— J’aurais dû voir. J’aurais dû comprendre que tu avais peur.
Camille secoua la tête.
— Il ne me frappait pas tous les jours. Il disait que j’étais trop sensible. Que je le poussais à bout. Et après, il était tellement gentil que je finissais par croire que j’avais exagéré.
— Ce n’est pas de l’amour, ma fille.
Françoise l’attira doucement contre elle.
— Tu n’as pas besoin de mériter le droit d’être respectée.
À cet instant, Camille sentit quelque chose céder en elle. Pas un os, cette fois, mais cette certitude qu’elle devait encore protéger Maxime des conséquences de ses actes.
Elle accepta de rencontrer une association spécialisée. Elle autorisa son avocate à l’accompagner dans les démarches et demanda que les communications de Maxime soient conservées.
Elle ne retourna pas à l’appartement.
Deux jours plus tard, elle retrouva Gabriel dans le bureau de Maître Marchand. Elle portait une veste ample, son plâtre bien visible, et tenait contre elle une enveloppe.
— Vous m’avez aidée, dit-elle. Je voudrais savoir pourquoi.
Gabriel ne chercha pas à embellir sa réponse.
— Votre situation m’a touché. Mais je dois aussi vous dire que mon groupe enquêtait déjà sur la société de Maxime. Je ne veux pas que vous pensiez que je vous ai aidée pour obtenir quelque chose de vous.
— Vous ne me demandez rien ?
— Rien.
Camille baissa les yeux.
— Je ne sais même pas comment vous remercier.
— Vous n’avez pas à le faire. Les démarches judiciaires doivent suivre leur cours. Et si vous choisissez de témoigner, ce sera votre décision, pas la mienne.
Elle hocha lentement la tête.
Puis elle posa l’enveloppe sur la table.
— J’ai trouvé ceci dans les papiers de ma mère. Maxime lui avait demandé de signer des documents avant notre mariage. Elle a refusé parce qu’elle ne comprenait pas pourquoi il voulait avoir accès à ses comptes. Elle a tout conservé.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs courriels imprimés, un projet de procuration et des échanges avec un intermédiaire immobilier. Dans l’un d’eux, Maxime évoquait la possibilité de vendre la maison après le mariage, une fois que Françoise aurait accepté de lui confier la gestion de certains biens.
Un autre message mentionnait des dettes personnelles qu’il voulait dissimuler avant de se marier.
Le dossier ne prouvait pas à lui seul toutes les intentions de Maxime, mais il apportait des éléments importants qui pouvaient être vérifiés et rapprochés des autres pièces.
Maître Marchand le parcourut avec attention.
— Cela pourrait faire une différence considérable.
Camille regarda l’avocate.
— Je veux que ma mère garde sa maison. Je veux qu’il arrête de décider de nos vies.
— Alors nous allons protéger les documents, vérifier leur authenticité et les transmettre aux autorités compétentes, répondit-elle.
Cette fois, Camille ne se rétracta pas.
Les semaines suivantes furent difficiles. Il y eut des auditions, des expertises et des nuits où Camille se réveillait en croyant entendre Maxime ouvrir la porte. Elle eut aussi des moments de doute, surtout lorsque certains proches lui conseillèrent de ne pas « détruire un homme pour une dispute ».
Mais elle conserva les messages, suivit les conseils de son avocate et continua de raconter les faits tels qu’elle les avait vécus.
L’enquête financière mit au jour des irrégularités supplémentaires dans les opérations de la société de Maxime. Les documents concernant la maison de Françoise furent examinés séparément, et les autorités cherchèrent à établir qui avait préparé les pièces litigieuses et dans quel but.
Maxime, qui avait toujours pensé pouvoir tout arranger avec une conversation privée, dut répondre à des questions précises sur les signatures, les transferts et les dettes.
Le mariage fut annulé.
La maison de Françoise ne fut jamais mise en vente.
Quant à Camille, elle ne récupéra pas instantanément les mois perdus ni la confiance qu’elle avait laissée s’éroder. Sa guérison fut lente. Son poignet se rétablit progressivement, mais elle entreprit aussi un accompagnement pour comprendre comment elle avait été amenée à douter de sa propre perception.
Quelques mois plus tard, elle retourna à la boulangerie où elle travaillait.
Le premier matin, elle enfila un manteau vert, hésita devant le miroir, puis sourit.